« Là où il n'y a pas de liberté économique, il n'y a pas de liberté politique. » – Milton Friedman
Édition #170 · Jeudi 20 août 2026
Jeudi des expédients : le Trésor américain annonce qu'il doublera ses rachats d'obligations pour faire baisser les taux qu'il ne veut pas payer, le dollar décroche de 0,7 %, le CAC 40 aligne une septième séance de repli — pendant que le Brent monte à 92 dollars malgré des stocks américains en hausse surprise, que Bercy retrouve les pensions de retraite au fond du tiroir, et que Tokyo attend du 18 septembre ce qu'aucune intervention de change ne lui donnera.

1
Washington rachète sa propre dette : l'aveu déguisé

Le Trésor américain a annoncé mercredi qu'il allait au moins doubler la taille de ses rachats d'obligations, en particulier sur les échéances les plus longues, à compter du 9 septembre. L'effet a été immédiat : le rendement à dix ans a reculé de 0,05 point, le trente ans de 0,08 point, et le dollar a perdu 0,7 % face à l'euro, à 1,1664. George Saravelos, de Deutsche Bank, y voit « des signes d'un malaise croissant de l'administration face à la hausse continue des rendements à long terme ». Le mot est aimable. Appelons les choses par leur nom : l'émetteur d'une dette devient l'acheteur de cette dette pour en faire baisser le prix. Aucune entreprise privée ne pourrait racheter ses propres obligations avec de l'argent qu'elle crée sans qu'on parle de manipulation ; un État le fait en publiant un communiqué technique. Le mécanisme n'est pas nouveau — c'est l'assouplissement quantitatif sous un autre chapeau, celui du Trésor plutôt que de la Fed, ce qui présente l'avantage politique de contourner l'indépendance de la banque centrale. Le marché obligataire envoyait un signal sur la soutenabilité des déficits ; plutôt que d'entendre le signal, on éteint le récepteur. Rien de tout cela ne réduit d'un dollar la dette à financer.

Sources : BFM Bourse, TheStreet

2
Paris : septième baisse d'affilée, et les banques trinquent

Le CAC 40 a terminé mercredi à 8 501,91 points, en repli de 0,09 % — septième séance consécutive dans le rouge, malgré une ouverture en hausse et une mi-séance à 8 534 points. Les banques ont mené la baisse : Société Générale a cédé 3,8 %, Crédit Agricole SA 2,6 %, BNP Paribas 2,4 %. Stellantis, à l'inverse, a repris 5,8 % après avoir enfoncé ses plus bas historiques. On remarquera l'ironie : les mêmes marchés qui applaudissent le rachat d'obligations américain sanctionnent les banques européennes, dont les portefeuilles souverains se déprécient à mesure que les taux longs montent. Une série de sept séances de baisse en plein mois d'août, sur des volumes minces, ne constitue pas un verdict — mais elle dit quelque chose de la position française. Quand l'OAT à dix ans campe au-dessus de 4 % à huit jours de la revue Fitch du 28 août, le marché actions parisien ne peut pas indéfiniment faire comme si le compartiment obligataire relevait d'un autre pays.

Sources : BFM Bourse, France Épargne

3
Pétrole : les stocks montent, le baril aussi

Voilà une séance qui met en défaut les manuels. L'Agence américaine d'information sur l'énergie a annoncé mercredi une hausse surprise de 4,4 millions de barils des stocks commerciaux de brut, à 428,8 millions, quand le consensus attendait un repli de 600 000 barils ; les stocks d'essence progressent de 700 000 barils, contre une baisse de 1,2 million anticipée, et le taux d'utilisation des raffineries atteint 97,2 %. Autrement dit : l'offre disponible augmente. Le Brent d'octobre a pourtant gagné 1,5 % à 92,37 dollars, le WTI 1,87 % à 86,51 dollars. L'explication tient en une phrase de Donald Trump, rapportée par Deutsche Bank : « aucune discussion ni aucun entretien n'est en cours ou prévu » avec l'Iran, et le blocus naval américain « reste pleinement en vigueur ». Le prix du pétrole ne reflète plus l'équilibre entre production et consommation ; il reflète une probabilité politique. C'est la définition même d'une prime de risque, et cette prime est un prélèvement — non voté, non débattu, payé à la pompe par des gens qui n'ont jamais entendu parler du détroit d'Ormuz. Les conflits d'État se financent toujours quelque part, et rarement là où on les décide.

Sources : Zonebourse / EIA, BFM Bourse

4
Bercy retrouve les pensions au fond du tiroir

Roland Lescure a rouvert cet été l'hypothèse d'un gel partiel des pensions de retraite pour le budget 2027 : les pensions supérieures à 3 000 euros ne seraient pas indexées sur l'inflation. Le ministre plaide que « la question de la contribution des retraités aisés à l'effort de redressement mérite d'être posée », à condition de protéger les plus modestes. Le rendement estimé d'un gel complet est de 3,6 milliards d'euros ; une indexation intégrale coûterait environ 6 milliards. Le même arbitrage avait été présenté au Parlement dans le budget 2026 initial, avant d'être rejeté. Deux remarques. La première : sur le fond, désindexer une prestation revient à la réduire sans le dire, ce qui est la forme la plus commode de l'impôt — celle qui ne figure dans aucun barème. La seconde : ce débat ne porte que sur la recette. Trois milliards six cents millions, sur une dépense publique qui frôle 57 % du PIB, c'est six pour mille. On ne redresse pas des comptes publics en rabotant l'indexation ; on gagne dix-huit mois. Le courage budgétaire consisterait à discuter du périmètre de l'État, pas du coefficient d'actualisation de ses engagements.

Sources : LCP, CNews

5
Le yen, ou les limites de l'intervention

Fin juillet, le Trésor américain, la Banque du Japon et la Corée du Sud ont mené la première intervention coordonnée nippo-américaine sur le change depuis 1998, faisant remonter le yen d'environ 5 %. Trois semaines plus tard, la monnaie japonaise a rendu l'essentiel du terrain gagné et le dollar cote 158,18 yens. La cause de la faiblesse n'a pas bougé d'un point de base : un différentiel de taux directeurs de 250 à 275 points entre la Banque du Japon et la Réserve fédérale, qui rend le portage sur le yen mécaniquement rentable. Les marchés donnent désormais 76 % de probabilité à une hausse des taux nippons, et attendent la réunion du 18 septembre. La leçon est ancienne mais on la réapprend à chaque cycle : une intervention de change achète des jours, une politique monétaire achète des mois, seule la cohérence entre les deux achète une monnaie. Vendre des dollars pour soutenir une devise dont on maintient le rendement artificiellement bas revient à écoper un bateau sans boucher la voie d'eau. Les États peuvent influencer un prix ; ils ne peuvent pas le décréter durablement contre les intérêts de ceux qui l'échangent.

Sources : Direction générale du Trésor, Boursorama / Reuters

6
Berlin-Pékin : le mercantilisme rattrape son inventeur

Les chiffres du premier semestre sont sans appel : les exportations allemandes vers la Chine ont chuté de plus de 12 % sur un an, à un peu moins de 37 milliards d'euros, tandis que les importations en provenance de Chine progressaient de 8,9 %, à 91,8 milliards. Le déficit bilatéral se creuse, et la Chine, devenue en 2025 le premier partenaire commercial de l'Allemagne, réduit méthodiquement sa dépendance aux fournisseurs européens. Le modèle allemand reposait sur un pari : vendre des machines-outils et des automobiles haut de gamme à un pays qui apprendrait, mais lentement. Le pari est perdu. Il serait tentant d'en conclure qu'il faut à son tour des barrières, des subventions, des « champions » — c'est-à-dire répondre à la politique industrielle chinoise par une politique industrielle européenne. Ce serait confondre le diagnostic et le remède. Si l'industrie allemande perd du terrain, c'est aussi parce qu'elle produit avec l'énergie la plus chère du monde développé, sous un empilement réglementaire dont Bruxelles et Berlin sont les seuls auteurs. Aucun tarif douanier ne compense un coût de production que l'on s'est infligé soi-même.

Sources : Boursorama / AFP, Direction générale du Trésor

Le chiffre du jour
+4,4 M
La hausse surprise des stocks commerciaux de brut aux États-Unis la semaine dernière, en barils, à 428,8 millions — quand le consensus attendait un repli de 600 000. Le Brent a malgré tout gagné 1,5 %, à 92,37 dollars : la géopolitique pèse aujourd'hui plus lourd que l'inventaire.
La citation
« L'inflation, c'est subventionner des dépenses qui ne rapportent rien avec de l'argent qui n'existe pas. »
— Jacques Rueff (1896-1978), inspirateur du plan de redressement français de 1958 et adversaire constant du financement monétaire des déficits

Trois lectures pour la semaine