« Là où il n'y a pas de liberté économique, il n'y a pas de liberté politique. » – Milton Friedman
Édition #169 · Mercredi 19 août 2026
Mercredi des créanciers : le taux américain à trente ans touche 5,34 %, son plus haut depuis 2007, et l'OAT de même maturité s'installe à 4,91 % — pendant que le Brent repasse 90 dollars faute d'accord sur Ormuz, que le CAC 40 aligne une sixième séance de baisse, que Bercy relance l'année blanche pour trouver 35 milliards sans prononcer le mot « impôt », et que les semi-conducteurs découvrent que l'argent a un prix.

1
Le marché obligataire reprend la parole

C'est l'information de la journée, et presque personne n'en parle : les rendements souverains à très long terme montent partout à la fois. Le trente ans américain a touché 5,34 %, son plus haut niveau depuis 2007 ; le Bund de même maturité s'établit autour de 3,78 %, l'OAT française à 4,91 %, le gilt britannique à 5,86 %. Les explications se cumulent : un Brent au-dessus de 90 dollars qui ravive les craintes d'inflation, des déficits publics dont la taille absolue oblige les Trésors à émettre toujours davantage, et — nouveauté de ce cycle — des géants technologiques qui empruntent massivement pour financer centres de données et puces. L'offre de papier augmente ; le prêteur relève son prix. Il faut mesurer ce que cela signifie politiquement. Pendant quinze ans, les gouvernements occidentaux ont pu emprunter sans contrainte perceptible, ce qui a permis de repousser indéfiniment tout arbitrage sérieux sur la dépense. Le marché obligataire est en train de rendre à la contrainte budgétaire sa forme la plus brutale : non pas un débat parlementaire, mais un prix. Le créancier ne vote pas, ne manifeste pas, ne négocie pas — mais il facture, et il facture avant tout le monde.

Sources : MoneyVox / Meilleurtaux Placement, MoneyVox

2
Ormuz : la prime de risque comme impôt invisible

Le CAC 40 a clôturé mardi à 8 509,36 points, en recul de 0,82 %, sixième séance consécutive de baisse, soit un peu moins de 3 % perdus depuis le pic historique du début de mois. Le motif est géopolitique : Donald Trump a indiqué ne pas vouloir prolonger le protocole de soixante jours conclu en juin avec Téhéran et a durci le ton à l'égard d'Oman, médiateur discret du dossier du détroit d'Ormuz. Washington et Téhéran ne s'accordent même plus sur l'existence de négociations. Résultat immédiat : le Brent repasse au-dessus de 90 dollars, TotalEnergies gagne 1,3 % et affiche 38 % de hausse depuis janvier. Il faut appeler cette prime par son nom : c'est un prélèvement, opéré non par un État mais par une incertitude, sur chaque plein d'essence, chaque tonne de fret et chaque facture industrielle d'Europe. Un détroit large de trente-neuf kilomètres suffit à taxer un continent. On mesure là ce que vaut, en termes très concrets, la liberté de circulation des marchandises — et ce qu'il en coûte de l'avoir traitée pendant deux décennies comme une donnée naturelle plutôt que comme une institution à défendre.

Sources : BFM Bourse, MoneyVox

3
Inflation : 1,8 % à Paris, 2,9 % à Francfort

L'INSEE publie ce matin les chiffres définitifs de l'inflation française de juillet, attendus autour de 1,8 %, tandis qu'Eurostat confirme aujourd'hui une inflation de 2,9 % en zone euro, contre 2,8 % en juin. L'écart d'un point mérite qu'on s'y arrête, comme mérite qu'on s'y arrête la composition du chiffre européen : l'énergie y progresse de 10,0 % sur un an — contre 8,5 % en juin — quand l'alimentation ralentit à 1,2 % et les biens industriels à 0,9 %. Autrement dit, l'inflation de la zone euro est aujourd'hui, pour l'essentiel, une inflation d'énergie. Christine Lagarde s'exprime dans la journée ; elle dira sans doute que la Banque centrale « regarde à travers » les chocs d'offre. Elle aura raison sur la théorie monétaire et tort sur la politique : un ménage ne consomme pas un indice agrégé, il paie une facture. Et lorsqu'une part croissante du prix de cette facture provient de décisions publiques — fiscalité de l'énergie, mécanismes de capacité, coûts de réseau —, on ne peut plus vraiment parler de choc extérieur. La moyenne rassure les gouverneurs ; elle n'a jamais rassuré personne d'autre.

Sources : Eurostat, Boursorama, TradingView / AFP

4
L'année blanche, ou l'impôt qui ne dit pas son nom

Le ministre des Comptes publics David Amiel a rouvert fin juillet le débat sur une « année blanche » pour 2027 : suspension de l'indexation des prestations sociales, des pensions et — c'est le point le moins commenté — du barème de l'impôt sur le revenu. L'objectif affiché atteint 35 milliards d'euros d'économies, dont une vingtaine au titre de l'année blanche complète, avec pour effet mécanique de faire entrer environ 200 000 foyers supplémentaires dans l'impôt. Le gel du barème est l'instrument fiscal le plus élégant qui soit : il augmente le prélèvement réel sans qu'aucun taux n'ait été relevé, sans qu'aucune tranche n'ait été créée, sans qu'aucun député n'ait à défendre une hausse devant ses électeurs. C'est précisément ce qui le rend problématique. Le consentement à l'impôt suppose qu'on sache ce qu'on consent ; la fiscalité par l'inflation le contourne. Ajoutons que le précédent est instructif : l'année blanche annoncée par François Bayrou pour 2026 avait largement contribué à la chute de son gouvernement. Les arbitrages sont attendus à l'automne. Ils diront si l'exécutif préfère réduire la dépense ou espérer que les Français ne sachent pas lire une ligne d'indexation.

Sources : CNEWS, Aqui.fr, LCP — Assemblée nationale

5
Fed : trois dissidents voulaient monter les taux

Le compte rendu de la dernière réunion du comité de politique monétaire américain est publié ce soir, et il vaut la peine d'être lu attentivement. La Réserve fédérale a maintenu ses taux dans la fourchette 3,50 %-3,75 %, mais avec trois dissidents favorables non pas à une baisse — la dissidence habituelle depuis deux ans — mais à une hausse. L'inversion est notable. Elle rappelle qu'une banque centrale n'est pas un thermostat mais un comité d'hommes en désaccord, dont les décisions engagent le prix de l'argent pour trois cents millions d'agents économiques. Ceux qui reprochent aux marchés leur volatilité feraient bien de considérer la source de cette volatilité : un taux directeur n'est pas un prix découvert par la confrontation d'offres et de demandes, mais un vote. Rien n'oblige à croire que douze personnes réunies à Washington disposent d'une information supérieure à celle contenue dans les milliers de transactions qu'elles entendent orienter. Le débat sur l'indépendance des banques centrales occulte souvent le débat plus fondamental, celui sur l'étendue de leur pouvoir discrétionnaire.

Sources : MoneyVox / Meilleurtaux Placement, Zonebourse

6
Semi-conducteurs : quand le coût de l'argent rattrape l'intelligence artificielle

Séance brutale pour la technologie européenne : Soitec a cédé 14,83 % à 113,70 euros, STMicroelectronics 7,6 %, ASML dans le même mouvement — vingt-quatre heures après un rebond de 5,1 % pour la seule STMicro. Le motif n'est pas industriel : aucune mauvaise nouvelle propre à ces entreprises. C'est la remontée des taux longs qui frappe, et elle frappe d'abord les valorisations assises sur des bénéfices lointains. Un point de taux supplémentaire réduit mécaniquement la valeur actualisée des profits attendus en 2032 bien plus que celle des profits de l'an prochain. On peut y voir une injustice faite à l'innovation ; on ferait mieux d'y voir un mécanisme de découverte. Le taux d'intérêt est le prix du temps, et un prix du temps trop bas pendant trop longtemps a financé des projets que personne n'aurait défendus à 5 %. Que Soitec conserve, malgré la chute, 390 % de hausse depuis janvier en dit long sur l'ampleur de la réévaluation en cours. La discipline du capital n'est pas l'ennemie de l'innovation : elle en est le tri.

Sources : MoneyVox / Meilleurtaux Placement, Zonebourse

Le chiffre du jour
+10,0 %
La hausse annuelle des prix de l'énergie en zone euro en juillet 2026, contre +8,5 % en juin — premier contributeur à une inflation d'ensemble de 2,9 %, quand l'alimentation ne progresse que de 1,2 %.
La citation
« John Bull peut supporter bien des choses, mais il ne peut pas supporter deux pour cent. »
— Walter Bagehot, Lombard Street (1873), citant un adage de la City sur ce que l'argent bon marché fait faire aux épargnants

Trois lectures pour la semaine