La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Le feuilleton tarifaire américain a livré vendredi son épisode le plus instructif. La surtaxe universelle de 10 % imposée par Donald Trump sur l'ensemble des importations — adoptée en urgence après l'annulation de ses tarifs « réciproques » par la Cour suprême en février — arrivait à expiration légale vendredi à minuit. Elle n'aura pas survécu une seconde à son propre décès : l'administration a annoncé de nouveaux droits de douane de 10 % et 12,5 % sur les marchandises de soixante partenaires commerciaux, dont l'Union européenne et la Chine, cette fois juridiquement adossés à l'application des interdictions relatives au travail forcé — un fondement que la Cour suprême n'a pas encore eu l'occasion d'examiner.
Admirons la mécanique, car elle est d'école. Février : la Cour suprême juge illégaux les tarifs « réciproques ». Mars : ils renaissent en « taxe universelle temporaire ». Juillet : la taxe temporaire expire — et renaît en droits « moraux », drapés dans la lutte contre le travail forcé. Trois habillages juridiques successifs pour une même réalité économique : un impôt payé non par la Chine ni par Bruxelles, mais par l'importateur de Cincinnati et la ménagère de l'Ohio. C'est la démonstration, en dix-huit mois, d'une loi que les libéraux documentent depuis deux siècles : aucun impôt ne meurt jamais — il se réincarne, et chaque réincarnation lui trouve une vertu nouvelle. Hier la « réciprocité », aujourd'hui la morale ; le protectionnisme est devenu inattaquable en devenant humanitaire. On notera d'ailleurs l'élégance du barème : le travail forcé, crime absolu, se tarife à 10 ou 12,5 % selon les pays — comme si l'indignation connaissait des taux réduits. Quand la douane se fait tribunal des consciences, c'est rarement la conscience qui y gagne ; c'est toujours la douane.
Sources : US News (Trump imposes double-digit tariffs as his 10% levies expire Friday), FashionNetwork (Trump impose des droits liés au travail forcé à 60 partenaires), France 24 (US readies new tariffs as 10% global levy to expire)
Le verdict annoncé jeudi dans ces colonnes est tombé à l'heure dite. La BCE a laissé ses trois taux directeurs inchangés — facilité de dépôt à 2,25 %, refinancement à 2,40 %, prêt marginal à 2,65 % — tout en laissant explicitement la porte ouverte à une hausse en septembre. Une pause après le tour de vis du 11 juin, que les marchés avaient intégrée à près de 95 % et qui ne les a fait broncher qu'à peine — ils ne donnent qu'environ 10 % de chances à un resserrement en septembre. L'essentiel était, comme prévu, dans les mots : « Plus les prix de l'énergie restent élevés longtemps, plus ils risquent de faire grimper l'inflation générale par le biais d'effets indirects et de deuxième tour », a averti Christine Lagarde.
Résumons la situation monétaire de l'Europe : le prix du temps y dépend désormais d'un détroit de 39 kilomètres de large que ne contrôle ni Francfort, ni Bruxelles, ni personne. Mme Lagarde peut bien scruter ses modèles — la variable qui décidera de septembre s'appelle Ormuz, et elle ne figure dans aucune fonction de réaction. Il y a là une leçon de modestie que l'on aimerait voir méditée au-delà de la Banque centrale : l'économie administrée bute toujours sur ce qu'elle ne peut pas administrer. La BCE fait, dans ce cadre absurde, un travail à peu près raisonnable — elle attend, elle observe, elle prévient. Mais le cadre demeure : vingt-six personnes fixant le loyer de l'argent pour 350 millions d'Européens, au jugé, en espérant que la géopolitique voudra bien confirmer leurs anticipations. Le marché libre du crédit aurait ses défauts ; il aurait au moins celui-ci en moins — nul n'aurait à deviner en conférence de presse ce que les épargnants et les emprunteurs auraient déjà dit par leurs prix.
Sources : Boursorama (La BCE maintient ses taux, porte ouverte à une hausse en septembre), France Épargne (BCE : taux maintenus à 2,25 %), BCE (déclaration de politique monétaire du 23 juillet)
La guerre du Golfe a ses comptables. TotalEnergies a publié un résultat net ajusté de 6,0 milliards de dollars au deuxième trimestre, contre 3,6 milliards un an plus tôt — une envolée de 67 % portée par un brut proche de 100 dollars et des marges de raffinage exceptionnelles nées de la crise iranienne. Le groupe profite à plein de la flambée des cours provoquée par le conflit — au moment précis où les analystes anticipaient déjà des bénéfices très élevés, la réalité a fait mieux.
Écrivons dès samedi l'éditorial que d'autres publieront lundi : « superprofits », « rente de guerre », « taxation exceptionnelle ». Et répondons-y d'avance. Premièrement, l'État français est déjà le premier bénéficiaire de la flambée : sur chaque litre vendu à la pompe, la TICPE et la TVA prélèvent davantage que la marge du raffineur — le « profiteur de guerre », quand le baril monte, siège à Bercy avant de siéger à La Défense. Deuxièmement, le profit pétrolier n'est pas un dividende de la guerre, il en est le remède : ces 6 milliards sont le signal et le carburant des investissements — stockage, raffinage, exploration, alternatives — qui feront baisser les prix de demain. Taxer le signal, c'est couper l'alarme parce qu'elle sonne trop fort. Troisièmement, la symétrie : en 2020, quand Total perdait 7 milliards en un an de Covid, nul ne proposa de « subvention exceptionnelle sur les superpertes ». Un régime où les pertes sont privées et les profits confiscables n'est pas un marché — c'est un droit de préemption sur la réussite. Les actionnaires ont porté le risque à la baisse ; ils encaissent la hausse. Cela s'appelle un contrat, et l'honorer s'appelle l'État de droit.
Sources : Boursorama (TotalEnergies : résultat net ajusté +67 % au T2), France Épargne (TotalEnergies : le bénéfice bondit de 67 %), Les Affaires (TotalEnergies annoncera des bénéfices très élevés au 2T)
La première banque de la zone euro a rendu vendredi une copie sans rature. BNP Paribas a dégagé un bénéfice net de 4,35 milliards d'euros au deuxième trimestre, en hausse de 33,4 %, bien au-dessus des 4,21 milliards attendus par le consensus — portée par le rebond de la banque de détail et la vigueur persistante de ses activités de marché, que la volatilité née du conflit iranien alimente trimestre après trimestre. La Bourse de Paris a salué l'ensemble de la saison des résultats en clôturant la semaine sur une note positive, le CAC 40 gagnant 0,88 % vendredi à 8 372 points.
Une banque qui gagne 4,35 milliards en trois mois, cela fera grincer — c'est pourtant le contribuable qui devrait applaudir le plus fort. Car l'alternative à la banque rentable n'est pas la banque philanthrope : c'est la banque fragile, et l'histoire récente a tarifé la différence — les banques rentables absorbent leurs pertes, les banques fragiles les font absorber par l'État. Chaque milliard de fonds propres que BNP accumule est un milliard qui sépare le prochain choc du guichet de Bercy. Quant aux « activités de marché » qu'on stigmatise volontiers : par gros temps géopolitique, elles consistent à vendre de la liquidité et de la couverture à ceux qui en manquent — l'armateur qui couvre son fuel, le trésorier qui couvre son dollar. Que ce service se paie cher quand le monde brûle n'est pas un scandale ; c'est le prix de l'incendie, et il vaut mieux un assureur riche qu'un sinistré seul. On regrettera seulement que l'Europe bancaire reste un archipel : une BNP vraiment paneuropéenne, adossée à un vrai marché unique des capitaux, financerait mieux encore — mais c'est Bruxelles qu'il faut convaincre, pas La Défense.
Sources : BDOR (CAC 40 : les résultats de BNP Paribas, Thales et TotalEnergies), Zonebourse (La Bourse de Paris clôture la semaine sur une note positive), Yahoo Finance (Wall Street : semaine volatile, indices en repli hebdomadaire)
Le réarmement européen a trouvé son champion boursier. Thales a engrangé 12,5 milliards d'euros de prises de commandes au premier semestre, en hausse de 21 %, avec des ventes de défense en progression de 13 % en organique à 6,3 milliards d'euros — surveillance, optronique, équipements de chasse, le Moyen-Orient et l'Europe s'arrachant les carnets. Le bénéfice net recule pourtant de 27 % à 485 millions, plombé par une charge exceptionnelle de 331 millions liée à l'arrêt du programme de frégates allemandes F126 ; le marché n'a retenu que l'élan : le titre a bondi de 9 % vendredi à 150,90 euros, un plus haut historique.
Tout Thales tient dans ce contraste : 12,5 milliards de promesses d'États en haut du compte de résultat, 331 millions de parole d'État reprise en bas. Le programme F126, c'est Berlin qui commande des frégates, Berlin qui change d'avis, et l'industriel qui passe la casse en « charge exceptionnelle » — exceptionnelle, vraiment ? Nos lecteurs de jeudi se souviennent d'Alstom : vivre de la commande publique, c'est prospérer sous condition résolutoire. La différence est que le vent budgétaire, pour l'armement, souffle aujourd'hui dans le bon sens — tous les parlements d'Europe votent des lois de programmation militaire la main tremblante. Mais un plus haut historique à 150,90 euros capitalise précisément cela : la constance future de gouvernements dont l'inconstance passée vient de coûter 331 millions. Le génie industriel de Thales est réel ; son risque souverain aussi, et il ne figure dans aucune ligne de son bilan. Les entreprises qui vendent au marché ont des clients ; celles qui vendent aux États ont des majorités — et les majorités, comme les frégates allemandes, se retirent parfois sans préavis.
Sources : BFM Bourse (Prises de commandes en nette hausse pour Thales), ABC Bourse (Thales confirme ses objectifs 2026, une charge exceptionnelle pénalise le S1), Echos Plus (Thales rassure les marchés grâce à la défense)
Pendant que la cote applaudit ses champions, l'intendance recompte. Bercy a abaissé sa prévision de croissance pour 2026 à 0,7 % et cherche 3 milliards d'euros d'économies supplémentaires, annoncés par le ministre des Comptes publics David Amiel après un comité d'alerte sur les finances publiques — 2 milliards pour l'État, le reste pour la Sécurité sociale, en raison des tensions nées du conflit au Moyen-Orient. L'objectif de 5 % de déficit cette année est désormais officiellement « difficile à atteindre », et les experts missionnés par Bercy voient le déficit filer vers 6,8 % du PIB en 2030 à politique inchangée — pendant que le projet de budget 2027 promet des dépenses ministérielles limitées à +0,4 %, hors défense et hors charge de la dette.
0,7 % de croissance : voilà le vrai chiffre de la semaine, celui qui rend tous les autres précaires. Car on remarquera la grammaire de Bercy — la guerre a bon dos, comme la pandémie avant elle et la crise financière avant elle : le déficit français n'a pas attendu Ormuz pour vivre au-dessus de 5 %, il y campait par beau temps géopolitique. Un pays qui croît de 0,7 % avec un déficit de 5,5 % dépense chaque année huit fois plus qu'il ne crée ; l'écart est comblé par l'emprunt, dont la charge — 74 milliards, premier poste de l'État — mange précisément les marges qui permettraient d'investir dans ce qui croît. Les 3 milliards d'économies d'Amiel sont à ce gouffre ce qu'un régime sans dessert est à une faillite : un geste. La leçon de la semaine est pourtant sous les yeux de Bercy : TotalEnergies, BNP et Thales prospèrent — l'économie française qui échange, produit et exporte se porte bien. C'est l'État qui va mal, et c'est lui, non elle, qu'il faudrait réformer. Confondre les deux, c'est soigner le malade en saignant le bien-portant — la tentation fiscale de septembre dira si le diagnostic a été compris.
Sources : Info.fr (Croissance 2026 abaissée à 0,7 % : Bercy cherche 3 milliards), Daf-Mag (Budget 2027 : 3 milliards d'économies supplémentaires), Boursorama (Bercy met le frein à la hausse des dépenses pour 2027)