La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Le premier des « Magnificent Seven » à rendre copie a fait mieux que promis — et a été sanctionné quand même. Alphabet a publié mercredi soir un chiffre d'affaires trimestriel en hausse de 24 % à 119,8 milliards de dollars, porté par un cloud en croissance de 82 % à 24,8 milliards, avec un carnet de commandes cloud gonflé de plus de 50 milliards en un trimestre, à 514 milliards de dollars. Mais le marché a regardé l'autre colonne : les dépenses d'investissement ont doublé en un an pour atteindre le record de 44,9 milliards de dollars, le cash-flow libre est passé en territoire négatif à -5,9 milliards, et la direction a relevé sa prévision de capex 2026 entre 195 et 205 milliards de dollars — avec une nouvelle hausse « significative » annoncée pour 2027. Le titre a cédé environ 4 % en après-Bourse.
Voilà une entreprise qui croît de 24 %, dont la division la plus stratégique croît de 82 % avec une marge qui triple — et dont l'action baisse. Absurdité du marché ? Tout le contraire : lucidité. Les actionnaires d'Alphabet viennent de comprendre qu'ils ont souscrit, sans le signer, à un plan d'équipement de 200 milliards de dollars par an — davantage que le budget annuel de l'État français pour ses ministères civils. La question n'est pas de savoir si l'IA rapportera, mais si elle rapportera plus que ce qu'elle coûte, et à qui. C'est exactement le procès que le capitalisme sait instruire et que la subvention ne sait pas : quand Mountain View se trompe, ce sont ses actionnaires qui paient, en après-Bourse et en temps réel ; quand un plan public se trompe, c'est le contribuable qui paie, dix ans plus tard et sans cours de clôture. On souhaite à Alphabet de gagner son pari — et l'on se félicite surtout qu'il le fasse avec l'argent de gens qui ont librement choisi de le risquer.
Sources : CNBC (Alphabet earnings takeaways : Q2 revenue beats, stock sinks on capex hike), Seeking Alpha (Alphabet delivers Q2 beat, capex disappoints), Seeking Alpha (Alphabet signals $195B-$205B 2026 capex)
L'autre copie du soir est plus cruelle. Tesla a certes signé un chiffre d'affaires record de 28,2 milliards de dollars, en hausse de 26 %, porté par 480 126 livraisons trimestrielles bien au-dessus des attentes — mais le résultat opérationnel s'est effondré de 57 % à 398 millions de dollars, ramenant la marge opérationnelle à 1,4 % contre 4,1 % un an plus tôt, très loin du consensus. En cause : l'évaporation des crédits réglementaires, des prix sous pression — et un cycle d'investissement massif, plus de 25 milliards de dollars de capex prévus cette année pour le Cybercab et les data centers, qui fait basculer le cash-flow libre dans le rouge. Le titre a reculé d'environ 5 % en après-Bourse, malgré un robotaxi désormais présenté comme opérationnel dans sept métropoles américaines.
Tesla vend plus de voitures que jamais et ne gagne presque plus d'argent en les vendant : 1,4 % de marge, c'est le territoire des constructeurs généralistes que l'entreprise prétendait avoir dépassés. Deux leçons libérales dans cette convergence. La première : la concurrence fonctionne — les rivaux chinois et les constructeurs historiques ont fait ce que ni les régulateurs ni les pétitions n'auraient obtenu, ramener les prix de l'électrique vers le sol et les marges du pionnier avec eux. Le consommateur est le grand gagnant de cette érosion, et c'est très bien ainsi. La seconde leçon est plus piquante : une part des profits d'hier était faite de crédits réglementaires — de la rente de conformité vendue à des concurrents moins vertueux aux yeux du législateur. Cette manne s'évapore, et avec elle l'illusion qu'elle constituait un modèle d'affaires. Reste un pari, le robotaxi, financé désormais comme chez Alphabet : à coups de dizaines de milliards, au su et au risque des seuls actionnaires. Le marché n'a pas dit mercredi que Tesla avait tort ; il a dit que la promesse, désormais, se paie comptant.
Sources : Electrek (Tesla Q2 2026 financial results : record revenue, big profit miss), Stock Titan (Tesla Q2 : revenue $28.2B, income falls 57%), TradingKey (Tesla Q2 : gross margin, FSD and Robotaxi are the keys)
Fin du conclave à Francfort. La BCE annonce sa décision ce jeudi, et le maintien des taux est si largement anticipé que l'enjeu s'est déplacé vers les indications sur la trajectoire future. Les derniers chiffres d'inflation, plus rassurants, justifient la pause de juillet — mais n'écartent pas une hausse en septembre, tant les risques restent orientés vers le haut, entre un Brent à 96 dollars et des salaires qui résistent. Particularité de la réunion : pas de nouvelles projections macroéconomiques ce mois-ci — la communication de Christine Lagarde sera donc l'unique boussole pour deviner les intentions du conseil des gouverneurs.
Mesurons l'étrangeté du rituel : à 14h15, des centaines de milliards d'euros d'actifs se réévalueront non pas sur une décision — elle est connue d'avance — mais sur le choix d'un adverbe dans un communiqué et l'inflexion d'une voix en conférence de presse. Des exégètes traqueront la disparition d'un « durablement », l'apparition d'un « vigilant », comme les kremlinologues comptaient jadis les maréchaux sur la tribune du 1er mai. Ce n'est pas une critique des marchés, qui font leur travail : c'est le symptôme d'un système où le prix le plus important de l'économie — celui du temps — est fixé par un comité et non découvert par l'échange. Quand l'information essentielle réside dans la psychologie de vingt-six banquiers plutôt que dans les données elles-mêmes, on a remplacé le thermomètre par l'humeur du médecin. La « dépendance aux données » que revendique Francfort est un progrès de modestie ; la dépendance aux adjectifs qu'elle impose aux marchés est le prix, jamais facturé, du monopole monétaire.
Sources : Morningstar (Décision de la BCE : à quoi vous attendre le 23 juillet), Allnews (BCE : juillet pour patienter, septembre pour resserrer ?), Minoritaires (BCE le 23 juillet : statu quo attendu)
La cinquième séance de hausse est la plus brutale. Le Brent pour livraison en septembre a bondi de 2 % jeudi vers 96 dollars le baril, après qu'un tanker a été touché par un projectile non identifié au large de l'Arabie saoudite — et après que Washington a menacé de bombarder les infrastructures iraniennes en représailles de toute attaque contre les navires transitant par Ormuz. Le brut affiche désormais l'une de ses plus fortes progressions mensuelles depuis deux ans, la rupture du cessez-le-feu américano-iranien ayant rallumé toutes les primes de risque du Golfe.
Il y a un mois, le baril valait 80 dollars ; le voici à 96, sans qu'un seul puits ait cessé de produire. Toute la hausse est de l'assurance — la tarification, en continu, d'un risque que personne ne sait quantifier mais que tout le monde doit couvrir. On entendra dire que la « spéculation » gonfle les prix : c'est prendre le messager pour le coupable. Le spéculateur qui achète aujourd'hui du pétrole de septembre rend un service que nul bureau ne rend — il transporte de la rareté anticipée vers le présent, incitant dès maintenant à stocker, économiser, substituer. Si le détroit se ferme, on le bénira d'avoir fait constituer des réserves ; s'il ne se ferme pas, il paiera seul le prix de son erreur. Comparons avec l'autre méthode, expérimentée à chaque choc pétrolier depuis 1973 : prix bloqués, files d'attente, pénuries et marché noir. Entre un prix qui monte et une pompe vide, le premier est une information, la seconde est une panne. Les gouvernements européens qui rêvent déjà tout haut de « boucliers » feraient bien de s'en souvenir avant l'automne.
Sources : CNBC (Oil prices : WTI, Brent rise as Trump threatens more strikes on Iran), Trading Economics (Brent crude oil), Al Jazeera (Oil surges as US strikes Iran)
Le salon tient son rythme. Après trois journées, le compteur affiche 342 commandes fermes d'avions commerciaux, auxquelles s'ajoutent 57 protocoles, options et droits d'achat, plus 30 conversions cargo. La troisième journée a eu ses signatures : la saoudienne Flynas a repris cinq A330neo supplémentaires, et BermudAir est devenue cliente de l'A220 avec une commande de dix A220-300 — la toute première commande Airbus de son histoire, au lendemain de la première commande Boeing de l'Ouganda. Air Seychelles, elle, a loué deux A321XLR auprès de SMBC Aviation Capital, pour des livraisons en 2028 — le loueur, encore lui, jouant les entremetteurs entre un constructeur saturé et une compagnie insulaire.
Après Kampala mardi, Hamilton mercredi : le club des acheteurs d'avions neufs s'élargit chaque jour vers des pavillons que l'industrie ignorait hier. Une compagnie bermudienne de niche commande dix appareils de dernière génération au même catalogue et aux mêmes conditions de concurrence que Lufthansa — voilà le vrai visage de cette « mondialisation » qu'on nous peint en prédatrice. Elle est une machine à abaisser les tickets d'entrée : le duopole Airbus-Boeing se dispute si âprement chaque client que la taille de l'acheteur n'est plus une barrière, et les loueurs comme SMBC transforment un actif de cent millions de dollars en loyer mensuel accessible à une compagnie des Seychelles. Aucune conférence onusienne sur la « connectivité des petits États insulaires » n'a jamais produit le centième de ce résultat. Le marché, lui, ne fait pas de sommets : il fait des prix — et les prix, contrairement aux communiqués, sont les mêmes pour tous ceux qui signent.
Sources : AeroTime (Farnborough day three : Flynas, BermudAir orders), FlightGlobal (Tracking Farnborough order commitments), Simple Flying (Farnborough 2026 : as it happens)
Trimestre à deux visages pour le champion français du rail. Alstom a publié mercredi un chiffre d'affaires en hausse de 4,9 % à 4,73 milliards d'euros au premier trimestre de son exercice 2026-27 — mais des commandes en chute de 37 %, à 2,56 milliards contre 4,08 milliards un an plus tôt, soit un ratio commandes sur chiffre d'affaires de 0,5. Le groupe confirme néanmoins l'ensemble de ses perspectives financières pour l'exercice, fort d'un carnet de commandes de 102,8 milliards d'euros au 30 juin — plus de cinq années de production devant soi.
Un carnet de 103 milliards rassure, et c'est bien le problème : dans une industrie où le client est presque toujours un État, une région ou un opérateur public, le carnet de commandes est moins un portefeuille qu'un baromètre budgétaire. Si les prises de commandes se tarissent — 0,5 euro commandé pour 1 euro facturé ce trimestre —, ce n'est pas que le monde ait cessé d'avoir besoin de trains : c'est que les trésoreries publiques, de Berlin à Paris, arbitrent désormais entre le rail, les intérêts de leur dette et leurs armées. Alstom découvre la servitude cachée du modèle : vivre de la commande publique, c'est indexer son avenir sur la santé de finances qu'on ne contrôle pas — et nous savons, depuis la brève d'hier sur les 3 545 milliards de dette française, ce que vaut cette santé. L'entreprise a du génie industriel, des usines pleines et cinq ans de visibilité ; il lui manque ce que seul un client solvable procure : la certitude qu'après-demain ressemble à demain. Les groupes qui vendent au marché ont des cycles ; ceux qui vendent aux États ont des quinquennats.
Sources : ABC Bourse (Alstom : le chiffre d'affaires progresse de 4,9 %, les commandes chutent de 37 %), Boursorama (Alstom confirme ses perspectives 2026-27), 24matins / communiqué (Alstom T1 2026/27 : priorité à l'exécution)