La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
La photographie de mi-année est tombée, et elle a un titre digne d'un roman : « l'économie mondiale dans les courants contraires de la guerre et de la technologie ». Le FMI projette une croissance mondiale de 3,0 % en 2026 et 3,4 % en 2027, le choc de la guerre pesant sur les importateurs d'énergie tandis que la demande liée à l'intelligence artificielle soutient les pays intégrés aux chaînes de valeur technologiques. L'inflation mondiale, elle, remonterait à 4,7 % en 2026 avant de refluer en 2027 — et le Fonds retient un Brent à 87 dollars en fin d'année, hypothèse déjà généreuse au regard des 96,78 dollars de vendredi soir ; la zone euro, elle, devrait se contenter de 0,9 % de croissance.
Lisons ce rapport comme il mérite de l'être : c'est un compte de résultat de la coercition. Ce qui tire la croissance vers le bas en 2026 — la guerre, les embargos, les tarifs, les détroits minés — est intégralement l'œuvre des États. Ce qui la tire vers le haut — les puces, les modèles, les data centers, l'investissement privé en cascade — est intégralement l'œuvre du marché. Les « courants contraires » du FMI ne sont pas deux forces de la nature qui se neutralisent : ce sont deux principes d'organisation humaine dont l'un produit et l'autre détruit, et la croissance mondiale est le solde net du match. On note d'ailleurs que même en pleine guerre du Golfe, avec un baril à 96 dollars et un commerce mondial recousu de barrières, l'économie planétaire croît encore de 3 % : tel est l'hommage involontaire que la géopolitique rend à la vitalité du commerce. Imaginons une seconde ce que donnerait l'inverse — la paix, le libre-échange, et des États qui se contentent d'arbitrer. Le FMI n'ose pas le chiffrer ; Say l'avait fait pour lui il y a deux siècles.
Sources : FMI (World Economic Outlook Update, juillet 2026), The Rio Times (Global Economy Briefing du 25 juillet)
Après Francfort jeudi dernier, Washington mercredi. Le comité de politique monétaire de la Réserve fédérale se réunit mardi et mercredi, et les économistes interrogés par FactSet prévoient un maintien des taux dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 % — ce qui serait le cinquième statu quo consécutif. Le plus instructif est ailleurs : les marchés attribuent environ 64 % de probabilité au maintien et 36 % à une hausse d'un quart de point vers 3,75-4,00 % — la baisse a tout simplement disparu de l'écran. Le comité a déjà relevé sa projection d'inflation 2026 et reconnu que le choc énergétique pourrait exiger un resserrement supplémentaire, et c'est le président Kevin Warsh, installé en mai, qui rendra le verdict mercredi à 20 heures, heure de Paris.
Mesurons le chemin parcouru : il y a un an, le débat public sommait la Fed de baisser ses taux ; aujourd'hui, la seule question ouverte est de savoir si elle devra les monter. Ce n'est pas la banque centrale qui a changé, c'est la réalité — un baril de guerre, une relance budgétaire perpétuelle et des tarifs douaniers qui renchérissent tout ce que l'Amérique importe. Car il faut le redire : les droits de douane « moraux » de vendredi dernier sont, du point de vue de la Fed, un pur choc d'offre — un impôt sur les prix que la politique monétaire devra compenser en étranglant la demande. D'une main, Washington taxe les importations ; de l'autre, il faudra que Warsh taxe le crédit pour éponger la première taxe. L'automobiliste américain paiera les deux. On appelle cela un « policy mix » ; Bastiat y aurait vu plus simplement l'État se brûlant la main gauche pour se réchauffer la droite. Une consolation tout de même : ni menaces présidentielles ni impatiences des marchés n'ont fait dévier le comité depuis cinq réunions — l'indépendance monétaire, dernier bien public que Washington n'a pas encore dévalué.
Sources : CBS News (Will the Federal Reserve raise interest rates?), CoinGape (FOMC Meeting: cut, raise or hold?), CME Group (FOMC Meeting July 28-29: What to Know)
La semaine des résultats la plus lourde de l'été s'ouvre demain. Microsoft, Meta et Amazon publient mercredi et jeudi, Apple jeudi soir, avec Qualcomm en contrepoint — soit, avec la Fed mercredi, quatre bilans géants et une banque centrale en soixante-douze heures. Wall Street attend d'Apple un bénéfice par action en hausse de 20,4 % à 1,89 dollar pour un chiffre d'affaires de 108,89 milliards (+15,8 %), et les investisseurs guetteront moins les chiffres que les commentaires sur les dépenses d'IA, la demande des consommateurs et l'effet des tarifs. Le précédent est frais : Alphabet et Tesla, mercredi dernier, avaient délivré des revenus records — et encaissé deux sanctions boursières pour leurs factures de capex.
Le marché a inventé cet été un tribunal que nulle constitution ne prévoit : le procès trimestriel de la promesse. Des revenus en hausse de 24 % ne suffisent plus ; il faut désormais prouver que les 40 milliards de capex du trimestre rapporteront un jour plus qu'ils ne coûtent. C'est brutal, c'est parfois injuste à court terme — et c'est exactement ce qui distingue l'investissement privé de la dépense publique. Quand Alphabet brûle 45 milliards en un trimestre, son cours de Bourse le lui fait payer dans l'heure ; quand un État brûle la même somme en subventions et en plans quinquennaux, la sanction n'arrive jamais — ou arrive vingt ans plus tard, diluée sur des contribuables qui n'avaient rien signé. La bulle IA, si bulle il y a, se dégonflera aux frais de ceux qui l'ont gonflée : actionnaires consentants, informés, rémunérés pour le risque. On aimerait pouvoir en dire autant des bulles budgétaires. Cette semaine, quatre entreprises valant ensemble plus de quinze mille milliards de dollars se soumettront à l'examen ; le déficit américain, lui, n'a pas de conférence d'analystes.
Sources : CNBC (Stock market next week: outlook for July 27-31), Kiplinger (Earnings Calendar and Analysis for This Week), Yahoo Finance (What to watch next week: Big Tech earnings, the Fed)
Il fallait oser le communiqué. L'Union européenne s'est « félicitée » vendredi des nouveaux droits de douane américains, y voyant le respect du plafond de 15 % inscrit dans l'accord commercial de Turnberry conclu l'an dernier — tout en jugeant, dans le même souffle, que le fondement invoqué, la lutte contre le travail forcé, était « injustifié », la législation européenne interdisant déjà ces produits. Bruxelles est donc prête à accepter des taxes qu'elle estime infondées, pourvu qu'elles restent sous le plafond négocié. D'autres ont choisi une autre grammaire : le Brésil, frappé à 12,5 %, a saisi l'Organisation mondiale du commerce.
Arrêtons-nous sur ce mot : « se félicite ». Une puissance commerciale de 450 millions de consommateurs se félicite d'être taxée à 12,5 % pour un motif qu'elle déclare elle-même fallacieux, parce que le contrat prévoyait qu'elle pût l'être jusqu'à 15. C'est la diplomatie du plafond : on ne conteste plus la punition, on vérifie qu'elle reste dans le barème. Turnberry aura donc accompli ceci — transformer un litige commercial en droit de tirage tarifaire permanent, que Washington peut activer sous n'importe quel habillage juridique pourvu qu'il ne dépasse pas la jauge. Le Brésil, moins bien doté en accords-cadres, redécouvre du coup les vertus du multilatéralisme : l'OMC, que tout le monde disait morte, reste le seul endroit où un pays moyen peut opposer une règle à une puissance. C'est toute la différence entre un ordre de lois et un ordre de rapports de force : dans le premier, le faible plaide ; dans le second, il remercie. L'Europe, qui eut jadis l'ambition d'écrire les règles du commerce mondial, en est réduite à saluer la modération de ses tarifs — Montesquieu appelait l'esprit de commerce un esprit de paix ; il n'avait pas prévu qu'il pût devenir un esprit de résignation.
Sources : Boursorama (Droits de douane : « l'UE se félicite » des annonces des États-Unis), Observatoire de l'Europe (Des menaces tarifaires « injustifiées » selon la Commission), The Rio Times (Le Brésil saisit l'OMC contre le tarif de 12,5 %)
La séance de vendredi a offert un paradoxe apparent. Le Brent a reflué de 3,88 % à 96,78 dollars et le WTI de 3,12 % à 89,31 dollars — alors même que les États-Unis achevaient leur dixième jour consécutif de frappes contre l'Iran et qu'un pétrolier était touché dans le détroit d'Ormuz, et que les Houthis maintenaient leur blocus proclamé contre les navires saoudiens après avoir poussé le baril au-dessus de 100 dollars. L'or, thermomètre parallèle, s'est contenté de 4 071 dollars l'once (+0,6 %), loin de ses sommets de février.
Ce reflux n'est pas de l'insouciance ; c'est de l'arithmétique. Depuis dix-neuf jours que le conflit a repris, le marché pétrolier a appris à distinguer le bruit des balles du volume des flux : les stocks se reconstituent, les cargaisons se réacheminent par le cap de Bonne-Espérance, les producteurs hors-Golfe poussent leurs pompes, et chaque dollar au-dessus de 90 accélère les substitutions. Le prix de vendredi soir agrège tout cela — les frappes, les stocks, les tankers déroutés, les arbitrages de mille négociants qui risquent leur propre argent — infiniment mieux qu'aucun état-major ne saurait le faire. C'est la vieille leçon de Hayek sur la connaissance dispersée, appliquée au théâtre le plus surveillé du monde : personne ne sait ce que « vaut » Ormuz, mais le marché le découvre toutes les trente secondes. On remarquera au passage que les prophètes du baril à 150 dollars, si sonores début juillet, ont discrètement rangé leurs modèles : la spéculation, tant vilipendée, aura amorti le choc en stockant avant la crise ce qu'elle revend pendant. Qu'on imagine un instant ce marché « administré » par un office international de l'énergie — et l'on comprendra pourquoi le baril, même en guerre, reste plus sage que les hommes qui la font.
Sources : The Rio Times (Global Economy Briefing : Brent à 96,78 $, -3,88 %), Investing.com (Dixième jour de frappes, un pétrolier touché à Ormuz), Radio-Canada (Le pétrole au-dessus des 100 $ après les frappes)
Le contraste de la semaine française tient en deux chiffres publiés à trois jours d'intervalle. L'indicateur du climat des affaires calculé par l'INSEE a gagné deux points en juillet pour s'établir à 97, se rapprochant de sa moyenne de longue période — nette amélioration dans le commerce de détail, progression dans les services et l'industrie, le climat de l'emploi restant stable à 98 après son rebond de juin. Deux jours plus tôt, Bercy abaissait sa prévision de croissance 2026 à 0,7 % et partait en quête de 3 milliards d'économies supplémentaires.
Voilà donc un pays dont les entrepreneurs reprennent confiance au moment précis où son gouvernement perd la sienne. Le paradoxe n'est qu'apparent : les enquêtes de l'INSEE mesurent l'économie réelle — celle qui vend, embauche, stocke et anticipe —, tandis que la prévision de Bercy mesure surtout l'impasse budgétaire de l'État. Or ces deux France divergent depuis des mois : TotalEnergies, BNP et Thales publient des trimestres records, le commerce de détail redresse la tête en pleine guerre du Golfe, et pendant ce temps l'État cherche 3 milliards sous les coussins d'un canapé qui en coûte 74 en intérêts annuels. La leçon mérite d'être dite crûment : la société civile française encaisse mieux les chocs que son État. Elle s'adapte au baril cher, aux tarifs américains, à l'incertitude — lui n'absorbe plus rien, faute d'avoir jamais reconstitué ses marges par beau temps. Le danger de septembre est écrit d'avance : que l'État aille chercher dans la poche de la France qui va mieux de quoi combler le trou de la France administrée. Les deux points de confiance gagnés en juillet sont fragiles ; une loi de finances suffit à les reprendre.
Sources : BFM Bourse (France : le climat des affaires remonte légèrement en juillet), Bourse Direct (Climat des affaires : l'indicateur INSEE à 97)