La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité

Édition #145 — Jeudi 16 juillet 2026
Jeudi de coups de théâtre : Stripe et Advent ont mis 53 milliards de dollars sur la table pour racheter PayPal — le pionnier des paiements en ligne bondit de 17 % et découvre qu'on n'est jamais trop grand pour être une proie ; Goldman Sachs, elle, vient de signer le meilleur trimestre de ses 157 ans d'histoire, portée par l'introduction en Bourse de SpaceX, la plus grosse cotation de tous les temps ; ASML relève pour la deuxième fois de l'année ses prévisions — jusqu'à 45 milliards d'euros de ventes — et se fait sanctionner en Bourse, punie d'être seulement parfaite ; les prix à la production américains ont reculé de 0,3 % en juin, confirmant l'accalmie du thermomètre pendant qu'Ormuz reste verrouillé — dix navires y sont passés lundi, contre des dizaines en temps normal — et que le Brent campe au-dessus de 85 dollars ; à Paris, Richemont pulvérise les attentes et offre au CAC 40 une séance de luxe, pendant que la Banque de France concède à la croissance française un maigre 0,2 % trimestriel. Des salles de marché de Manhattan au détroit d'Ormuz, une même leçon de mi-juillet : la richesse circule là où on la laisse passer — Gournay l'avait dit en cinq mots, laissez faire, laissez passer.

1 Stripe et Advent offrent 53 milliards pour PayPal : le disrupteur disrupté

Le coup de tonnerre de la semaine est tombé mercredi. Stripe et le fonds Advent International ont déposé une offre conjointe de rachat de PayPal à 60,50 dollars par action, valorisant le groupe plus de 53 milliards de dollars, soit une prime de 28 % sur le cours de mardi. L'action a bondi de 17 % sur des volumes record, et l'offre s'appuie sur environ 50 milliards de dollars de financement bancaire déjà engagé, les deux acquéreurs prévoyant de détenir le groupe à parts égales sans le démanteler. Le conseil d'administration de PayPal, conseillé par Goldman Sachs et Evercore, pourrait se réunir dès le 20 juillet — et certains actionnaires, dont Michael Burry, jugent déjà le prix trop bas.

Savourons la scène : PayPal, née en 1998 pour court-circuiter les banques, pionnière qui donna au monde la « mafia » la plus féconde de la Silicon Valley, se retrouve vingt-huit ans plus tard dans la position de la proie, courtisée par Stripe — deux frères irlandais partis de rien en 2010. C'est la destruction créatrice dans le texte : aucune position dominante ne survit sans privilège d'État, et le marché du contrôle des entreprises est le plus impitoyable des contrôleurs de gestion. Là où un ministère aurait « préservé le champion national » à coups de golden shares, le capitalisme anonyme pose une question simple : qui fera fructifier ces actifs mieux que la direction en place ? La réponse vaudra 53 milliards — ou davantage, si les actionnaires savent se faire désirer. On notera enfin que ce méga-deal se finance sans un centime public : le capital privé américain déplace en une matinée l'équivalent d'un an et demi de déficit budgétaire français, et personne n'a eu besoin de voter une loi.

Sources : CNBC (Stripe, Advent make $53 billion takeover offer for PayPal), Bloomberg (PayPal works with Goldman, Evercore), TechCrunch (Stripe and Advent offered to buy PayPal for around $53.4B)

2 Goldman Sachs : le meilleur trimestre en 157 ans, gracieuseté de SpaceX

Après JPMorgan mardi, la suite du bal des résultats bancaires a tourné au feu d'artifice. Goldman Sachs a publié un bénéfice par action de 20,98 dollars — 45 % au-dessus du consensus — pour 20,3 milliards de dollars de revenus, son meilleur trimestre en 157 ans d'existence, avec un profit net de 6,63 milliards en hausse de 78 % sur un an. Le catalyseur : l'introduction en Bourse de SpaceX, la plus grosse cotation de l'histoire, autour de 1 800 milliards de dollars de valorisation, dont Goldman fut chef de file — les commissions de placement actions ont bondi de 130 %. Morgan Stanley a suivi mercredi avec des revenus record de 21,35 milliards de dollars, loin au-dessus des attentes.

Retenons le symbole plus encore que les chiffres : la plus grosse opération financière de tous les temps n'est ni une banque sauvée ni un emprunt d'État — c'est une entreprise spatiale privée, fondée par un entrepreneur sur ses deniers, qui ouvre son capital au public. Il y a vingt ans, la conquête spatiale était un chapitre du budget fédéral ; la voilà un chapitre du prospectus d'introduction. Ce que la NASA facturait au contribuable, SpaceX le facture à ses clients, et ce que le Congrès arbitrait, le carnet d'ordres l'arbitre. Quant à Goldman, ses 157 ans méritent une pensée : l'entreprise a survécu à deux guerres mondiales, une Grande Dépression et quarante réformes réglementaires, sans jamais cesser d'être détestée et indispensable. Le procès en « spéculation » repartira de plus belle ; on y répondra d'une question : qui d'autre sait placer 1 800 milliards de valorisation entre les mains de millions d'épargnants en une seule journée ?

Sources : Goldman Sachs (Q2 2026 results), Tech Times (Goldman posts best quarter ever as SpaceX IPO fuels 45% EPS beat), US News (Wall St rises as investors weigh earnings)

3 ASML relève encore ses prévisions — et se fait punir d'être seulement parfaite

Le baromètre mondial des semi-conducteurs a encore monté d'un cran. ASML a relevé mercredi sa prévision de chiffre d'affaires 2026 à 43-45 milliards d'euros, contre 36-40 milliards auparavant — sa deuxième révision à la hausse de l'année — portée par une demande de puces d'IA que son directeur général qualifie d'« extrêmement forte ». Le néerlandais, monopole de fait des machines de lithogravure EUV sans lesquelles aucune puce avancée n'existe, va accroître de 30 % ses capacités EUV et DUV, la mémoire représentant désormais près de la moitié de ses ventes de systèmes — confirmation que la pénurie de mémoire d'IA s'aggrave. Et pourtant, l'action a reculé après la publication : à ce niveau de valorisation, même l'excellence déçoit.

Deux leçons dans cette histoire batave. La première est boursière : quand un titre est valorisé pour la perfection, la perfection devient le minimum syndical — le marché ne paie pas les bonnes nouvelles, il paie les surprises, et c'est très exactement ainsi qu'il faut qu'il fonctionne. La seconde est politique, et elle devrait faire réfléchir Bruxelles : le seul goulet d'étranglement de toute l'intelligence artificielle mondiale est européen, et il ne doit rien à un « Airbus des puces », à un plan de souveraineté ou à un commissaire. ASML est née en 1984 dans un hangar de Veldhoven, d'une filiale de Philips que personne ne subventionnait, et a mis quarante ans de recherche obstinée à devenir indispensable. Pendant que l'Europe rédige des stratégies industrielles pour créer des champions, son plus grand champion lui rappelle la recette : du capital patient, des clients exigeants, et l'État à distance respectueuse.

Sources : CNBC (ASML shares fall after hiking sales forecast on strong AI chip demand), NAI 500 (ASML earnings in focus), ASML (Financial results)

4 Ormuz verrouillé : dix navires par jour là où passait un cinquième du pétrole mondial

Le détroit le plus stratégique du monde est devenu un couloir fantôme. Les Gardiens de la Révolution ont averti mercredi que le détroit d'Ormuz « restera fermé jusqu'à la fin des agressions américaines », au lendemain d'une nouvelle vague de frappes sur Bushehr et du rétablissement du blocus naval des ports iraniens. Seuls dix navires ont franchi le détroit lundi 13 juillet — un effondrement du trafic dans une artère où transite près d'un cinquième du commerce mondial de pétrole — et le Brent s'est installé au-dessus de 85 dollars, à 85,77 dollars. Le WTI a suivi à plus de 80 dollars, tandis qu'expire vendredi soir la fenêtre accordée par Washington aux derniers acheteurs de brut iranien.

Dix navires. Voilà ce que pèsent, en fin de compte, toutes les théories sur la « résilience des chaînes d'approvisionnement » : un chiffre de trafic qui s'effondre, des primes d'assurance qui explosent, et des pétroliers qui attendent au mouillage que deux États veuillent bien cesser de se canonner. La leçon est vieille comme le commerce : la prospérité mondiale repose sur des détroits que personne ne regarde tant qu'ils fonctionnent, et le libre passage des marchandises n'est jamais un acquis — c'est une conquête permanente sur la politique. Chaque jour de blocus est une taxe silencieuse prélevée sur l'automobiliste de Lyon, le pêcheur de Karachi et l'usine de Guangzhou, sans qu'aucun parlement n'ait rien voté. On mesure là ce que les manuels appellent pudiquement une « prime de risque géopolitique » : le prix, en dollars par baril, de la bêtise des États. Gournay demandait qu'on laissât passer les marchandises ; deux siècles et demi plus tard, l'humanité en est encore à négocier le passage.

Sources : La DH (« Le détroit d'Ormuz restera fermé jusqu'à la fin des agressions américaines »), Echos Plus (L'Iran maintient le blocus, le pétrole dépasse les 85 dollars), L'Energeek (Le pétrole repasse au-dessus des 85 dollars)

5 Prix à la production américains : -0,3 % en juin, l'accalmie remonte la chaîne

Au lendemain du chiffre d'inflation qui a soulagé les marchés, l'amont a confirmé l'aval. L'indice des prix à la production américain a reculé de 0,3 % en juin, les biens chutant de 1,4 % pendant que les services progressaient de 0,2 % — un repli dû pour l'essentiel à une essence en baisse de 12 %, le noyau dur hors alimentation et énergie ralentissant à 4,7 % sur un an, sous les attentes. Sur douze mois, l'indice global reste néanmoins à 5,5 %. Côté marchés, le S&P 500 a gagné 0,38 % et le Nasdaq 0,62 %, les traders donnant encore près de 60 % de probabilité à des taux plus élevés d'ici la réunion d'octobre de la Fed.

Le tableau se précise : l'essence a désinflé l'Amérique en juin, du pipeline au caddie. Mais qu'on lise bien les petites lignes — un noyau dur des prix producteurs à 4,7 % sur un an n'est pas un armistice, c'est une trêve, et les entreprises qui paient aujourd'hui leurs intrants 5,5 % plus cher qu'il y a un an répercuteront demain ce que la concurrence leur permettra. Surtout, la source de la bonne nouvelle est la même que celle de la prochaine mauvaise : le pétrole de juin, retombé, a fait les statistiques flatteuses ; le pétrole de juillet, reparti à 85 dollars par la grâce d'Ormuz, fera celles de septembre. La Fed le sait, qui maintient sa vigilance là où les marchés voudraient déjà sabler le champagne. On répétera donc notre antienne : une désinflation importée n'est pas une politique monétaire, c'est une aubaine — et les aubaines, par définition, ne se prolongent pas par décret.

Sources : BLS (Producer Price Indexes — June 2026), Bloomberg (US producer prices rise at slower pace), CNBC (Stock market news for July 15, 2026)

6 Richemont pulvérise les attentes et porte le CAC — pendant que la France croît de 0,2 %

Séance de luxe à Paris. Richemont, propriétaire de Cartier, a publié des ventes trimestrielles en hausse de 20 % à changes constants, à 6,33 milliards d'euros contre 5,90 attendus — la joaillerie bondissant de 24 %, septième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres, avec des Amériques à +27 %. L'action suisse a gagné plus de 7 %, entraînant Hermès, Kering et LVMH dans son sillage, et permettant au CAC 40 de grappiller 0,19 % à 8 382 points malgré Ormuz. Pendant ce temps, la Banque de France a relevé sa prévision de croissance du deuxième trimestre à 0,2 %, contre 0 % auparavant, et maintient 0,5 % pour l'année — quand le gouvernement bâtit encore son budget sur 0,7 %.

Le contraste mérite qu'on s'y arrête : le CAC 40 vit une belle séance grâce à un groupe suisse qui vend des colliers à des Américains. C'est tout le paradoxe de la place de Paris — un indice mondialisé, dont les champions réalisent l'essentiel de leurs ventes là où la croissance existe, posé sur une économie domestique qui se félicite officiellement de croître de 0,2 % en un trimestre. Qu'on relise la phrase : la huitième économie mondiale considère comme une « bonne nouvelle » un cinquième de point de croissance trimestrielle. À ce rythme, le débat Banque de France contre Bercy — 0,5 % ou 0,7 % sur l'année — a le charme des querelles byzantines : on discute de l'épaisseur du trait pendant que les défaillances d'entreprises battent des records semestriels et que le budget 2027 cherche 30 à 50 milliards d'économies introuvables. Le luxe français prospère parce que ses clients sont ailleurs ; il serait temps de se demander pourquoi la croissance, elle aussi, est ailleurs.

Sources : BFM Bourse (Richemont « pulvérise les attentes » et porte tout le luxe), MoneyVox (Le CAC 40 résiste, le luxe porté par Richemont), franceinfo (La Banque de France relève sa prévision de croissance à 0,2 %)

Le chiffre du jour
10
Le nombre de navires ayant franchi le détroit d'Ormuz lundi 13 juillet — dans une artère où transite en temps normal près d'un cinquième du commerce mondial de pétrole. Chaque jour de blocus est une taxe planétaire qu'aucun parlement n'a votée : elle se paie en dollars par baril, d'abord à la pompe, ensuite partout.
La citation du jour
« Laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises. »
— Vincent de Gournay, intendant du commerce (v. 1750)
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