La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité

Édition #146 — Vendredi 17 juillet 2026
Vendredi de vertige : la Bourse de Séoul s'est effondrée de 6,4 % — Samsung et SK Hynix en chute libre — entraînant les semi-conducteurs du monde entier dans une nouvelle purge, Nasdaq à -1,47 %, Soitec à -7,6 % ; ironie suprême, la débâcle tombe le jour même où TSMC publie le meilleur trimestre de son histoire, 40,2 milliards de dollars de ventes et un bénéfice en hausse de 77 % — le marché ne doute pas des profits d'aujourd'hui, il doute des 760 milliards de capex de demain ; Netflix, elle, délivre sans trembler, 12,56 milliards de revenus en hausse de 13 % ; le consommateur américain aussi, qui a encore dépensé 768,6 milliards en juin ; et ce soir expire la fenêtre accordée par Washington aux derniers acheteurs de pétrole iranien, avec un Ormuz réduit à une poignée de navires et un Brent installé au-dessus de 85 dollars ; à Paris, le CAC 40 sauve l'équilibre grâce à Publicis et Sodexo — la publicité et les cantines au secours de la cote. De Séoul à Ormuz, une même leçon de fin de semaine : le marché est un scrutin permanent où chaque centime vote — et cette semaine, il a voté la défiance.

1 Séoul dévisse de 6,4 % : le marché demande enfin la facture de l'IA

La correction couvait, elle a éclaté à Séoul. Le Kospi a plongé de 6,37 % jeudi, repassant sous les 7 000 points, avec un SK Hynix à -11,5 % et un Samsung Electronics à -8,8 % — une saignée qui s'est propagée à toute la planète des puces : à Wall Street, le Nasdaq a lâché 1,47 %, Nvidia 2,4 %, Broadcom 5 %, Micron 5,7 % et Marvell près de 9 %, tandis qu'à Paris Soitec abandonnait 7,6 % et STMicroelectronics 4,9 %. Le motif du procès : quelque 760 milliards de dollars d'investissements d'IA prévus cette année par les hyperscalers, face à des revenus générés estimés entre 80 et 150 milliards — un écart que même les plus enthousiastes commencent à trouver vertigineux.

Qu'on se garde des cris d'orfraie : ce qui s'est passé jeudi n'est pas une panne du capitalisme, c'en est le fonctionnement normal. Après dix-huit mois d'euphorie, des millions d'investisseurs confrontent enfin la promesse à la caisse enregistreuse : 760 milliards de dépenses, 150 milliards de recettes au mieux — le marché fait l'arithmétique que les keynotes ne font jamais. C'est brutal, c'est salutaire, et c'est très exactement ce qu'aucun plan quinquennal ne sait faire : réallouer le capital avant que l'erreur ne devienne systémique. On se souviendra que la bulle Internet de 2000 a ruiné des actionnaires — pas des contribuables — et légué au monde la fibre, les data centers et Amazon. Si bulle d'IA il y a, elle se dégonflera de même : aux frais de ceux qui ont librement parié, au bénéfice de ceux qui utiliseront l'infrastructure surpayée par d'autres. Comparez avec les plans « souveraineté numérique » financés d'office par le contribuable : eux ne corrigent jamais, faute d'actionnaires pour voter avec leurs centimes.

Sources : INFO.FR (Kospi plonge : alerte sur la bulle IA), Boursorama (Wall Street termine en recul, séance difficile pour les semi-conducteurs), Yahoo Finance (La Bourse de Séoul s'effondre, Samsung et SK Hynix plongent)

2 TSMC : bénéfice en hausse de 77 % — le trimestre record que le marché a refusé de fêter

L'ironie du calendrier est cruelle. Le jour même où les valeurs de semi-conducteurs subissaient leur purge, TSMC publiait le meilleur trimestre de son histoire : 40,2 milliards de dollars de chiffre d'affaires au deuxième trimestre, en hausse de 33,7 % sur un an, et un bénéfice net bondissant de 77,4 %. Le fondeur taïwanais, qui grave les puces de Nvidia, Apple, AMD et Broadcom, tourne à pleine capacité sur les nœuds avancés, la demande d'accélérateurs d'IA dépassant tout ce que ses usines peuvent produire. Et pourtant, la séance a envoyé le secteur au tapis : les profits d'aujourd'hui n'ont pas suffi à rassurer sur les valorisations de demain.

Le contraste dit tout de la nuance que les commentateurs pressés écrasent : il n'y a pas « une » bulle de l'IA, il y a des entreprises qui encaissent — TSMC, dont chaque dollar de bénéfice est vérifiable — et des promesses qui s'escomptent, celles des clients qui dépensent 760 milliards en pariant sur des revenus encore hypothétiques. Le marché ne s'y trompe pas, qui distingue le péage de l'autoroute : quoi qu'il advienne de la course à l'IA, le péagiste taïwanais est payé d'avance. On notera aussi ce que ce trimestre doit à la liberté des échanges : une île de 23 millions d'habitants, sans pétrole ni plan Marshall, est devenue l'atelier le plus stratégique du monde en cinquante ans de capitalisme exportateur. Les « stratégies de souveraineté » qui prétendent la répliquer à coups de subventions découvriront ce que Taïwan sait depuis 1987 : on ne décrète pas un TSMC, on le laisse pousser.

Sources : TSMC (Q2 2026 quarterly results), SEC (TSMC Form 6-K, Q2 FY2026), Blockonomi (Market movers: TSMC, Netflix, oil prices)

3 Ormuz : la fenêtre se ferme ce soir, le Brent campe au-dessus de 85 dollars

Le compte à rebours annoncé dimanche s'achève. Washington, qui a rétabli le 7 juillet les sanctions sur le pétrole iranien après les attaques dans le détroit d'Ormuz, avait laissé aux acheteurs jusqu'au 17 juillet pour liquider leurs transactions en cours — c'est ce soir. Le Brent a dépassé 85 dollars après le rétablissement du blocus maritime, et le trafic dans le détroit s'est effondré : six navires seulement l'ont franchi dimanche 12 juillet, contre 18 à 22 passages quotidiens début juillet et environ 130 avant le début du conflit en février. Les traders guettent désormais la réaction des derniers clients de Téhéran — Chine en tête — pour savoir si la prime de risque devient un régime permanent.

Retenons la mécanique plus que le mélodrame : à compter de ce soir, tout baril iranien devient une marchandise de contrebande, et la contrebande a ses tarifs — décotes pour le vendeur, primes pour l'assureur, surcoûts pour l'acheteur final. L'embargo est l'illusion la plus ancienne de la politique commerciale : il ne supprime pas les échanges, il les renchérit et les déplace vers des mains moins scrupuleuses. Pendant ce temps, chaque dollar de plus sur le baril est prélevé sans vote sur le plein de l'automobiliste français, déjà ponctionné à 60 % de taxes à la pompe — l'État, lui, ne connaît pas la désescalade. On rappellera enfin la leçon des six navires : la richesse du monde tient à des passages que nul ne remarque tant qu'ils fonctionnent. Le commerce est la seule diplomatie qui marche tous les jours ; c'est quand on le suspend qu'on mesure ce qu'il pacifiait.

Sources : Boursorama (Les États-Unis rétablissent les sanctions sur le pétrole iranien), Echos Plus (L'Iran maintient le blocus, le pétrole au-dessus de 85 dollars), Investing.com (Le pétrole dépasse 85 $ après le rétablissement du blocus)

4 Netflix : +13 % de revenus, 3,4 milliards de bénéfice — la machine ne s'enraye pas

Au milieu de la tempête tech, un îlot de constance. Netflix a publié jeudi un chiffre d'affaires trimestriel de 12,56 milliards de dollars, en hausse de 13 % sur un an, et un bénéfice net de 3,4 milliards contre 3,13 milliards un an plus tôtun bénéfice par action de 80 cents, légèrement au-dessus des attentes. Les moteurs : les hausses de prix passées en début d'année, la croissance des abonnés et la montée en puissance de la publicité, dont le groupe fait désormais son second pilier. Signe des temps, la plateforme réduit dans le même mouvement la publication de ses chiffres d'audience — on communique moins quand on n'a plus rien à prouver.

Le cas Netflix mérite sa place dans les manuels : voilà une entreprise qui a relevé ses tarifs deux années de suite et dont les clients — 300 millions de foyers, tous libres de résilier en deux clics — n'en continuent pas moins d'affluer. Pas de position monopolistique, pas de licence d'État, pas de clientèle captive : la sanction de l'abonné est immédiate et sans appel, ce qui fait de chaque trimestre de croissance un plébiscite renouvelé. Qu'on mesure le chemin : en 2022, la même entreprise perdait des abonnés et les analystes rédigeaient son éloge funèbre ; quatre ans plus tard, elle a inventé son second modèle d'affaires — la publicité — sans qu'aucun comité de filière ne l'y aide. La concurrence n'est pas un état, c'est un processus : elle a contraint Netflix à se réinventer, et c'est l'abonné qui en récolte le dividende. Les monopoles publics de l'audiovisuel, eux, se réinventent par décret — c'est-à-dire jamais.

Sources : Option Finance (Netflix publie des résultats conformes aux attentes), Quartz (Netflix répond aux attentes, réduit les rapports d'audience)

5 Ventes au détail américaines : +6,7 % sur un an — le consommateur n'a pas lu les prévisions

Pendant que les marchés doutent, le consommateur américain consomme. Les ventes au détail et de restauration de juin ont atteint 768,6 milliards de dollars, en hausse de 0,2 % sur le mois et de 6,7 % sur un an, le deuxième trimestre s'inscrivant en progression de 6,4 % par rapport à 2025. Mieux : corrigées de l'inflation, les ventes progressent de 0,6 % sur le mois, l'automobile bondissant de 1,9 %. Après le recul des prix à la consommation de juin et des prix à la production en repli, le tableau conjoncturel américain tient du paradoxe : une économie qu'on dit menacée par la guerre commerciale, la guerre tout court et des taux élevés — et qui dépense comme si de rien n'était.

L'Amérique offre décidément un cas d'école de résilience marchande : ni les droits de douane improvisés, ni Ormuz, ni les sermons des prévisionnistes n'ont entamé la première force économique du monde — la propension de 330 millions d'individus à améliorer leur sort. On y verra la confirmation d'une vieille intuition : les économies de marché encaissent les chocs mieux que les modèles ne le prédisent, précisément parce qu'elles ne dépendent d'aucun plan central que le choc pourrait casser ; des millions d'ajustements décentralisés font ce qu'aucun commissariat au Plan ne saurait orchestrer. La comparaison transatlantique, elle, fait mal : la consommation américaine croît de 6,7 % en valeur quand la France se félicite d'un PIB trimestriel à 0,2 % et bat des records de défaillances. La différence ne tient ni au climat ni à la chance — elle tient à ce qu'on laisse, ou non, les gens gagner, garder et dépenser leur argent.

Sources : US Census Bureau (Advance monthly retail sales, June 2026), TD Economics (U.S. Retail Sales, June 2026)

6 CAC 40 : Publicis et Sodexo sauvent la séance — la pub et les cantines contre la tech

La Bourse de Paris a plié sans rompre. Le CAC 40 a terminé jeudi sur un repli symbolique de 0,05 % à 8 377,86 points, après avoir perdu plus de 1 % en séance, plombé par ses valeurs technologiques mais repêché par ses vieilles gloires de services : Publicis a gagné 3,1 % après avoir relevé son objectif de croissance 2026, porté par un deuxième trimestre en accélération, et Sodexo 2,2 % après avoir confirmé ses objectifs annuels. Soitec (-7,6 %) et STMicroelectronics (-4,9 %) ont payé, eux, la facture coréenne. La suite du programme s'annonce chargée : Dassault Systèmes, Edenred, Havas et TotalEnergies ouvrent leurs livres la semaine prochaine.

Il y a quelque chose de réconfortant — et d'instructif — dans cette séance où la publicité et la restauration collective ont amorti la chute des puces. Le génie du marché boursier est là : un indice n'est pas un pari unique mais un portefeuille de paris contradictoires, où l'argent qui fuit les promesses de l'IA se réfugie dans les cash-flows des cantines. Publicis mérite d'ailleurs mieux que son cliché de dinosaure : voilà une maison de 100 ans qui a survécu à la disruption annoncée par Google, puis par l'IA, en rachetant à temps données et technologie — preuve que l'adaptation n'est pas l'apanage des startups. Le lecteur retiendra la morale de la semaine : à Séoul comme à Paris, les entreprises qui vendent des choses que les clients paient aujourd'hui valent plus cher, les mauvais jours, que celles qui vendent des promesses pour 2030. C'est moins grisant qu'une keynote — c'est le vieux nom de la valeur.

Sources : ABC Bourse (La Bourse de Paris termine sur une courte baisse), MoneyVox (CAC 40 en petite forme, Publicis en avance), BFM Bourse (Malgré un coup de froid sur les valeurs IA, Paris termine à l'équilibre)

Le chiffre du jour
760 milliards $
Les investissements d'IA prévus en 2026 par les hyperscalers — pour des revenus générés estimés entre 80 et 150 milliards de dollars. C'est cet écart que les marchés ont commencé à facturer jeudi, de Séoul à Wall Street. Le marché n'interdit pas les paris démesurés : il exige seulement qu'ils soient payés par ceux qui les prennent.
La citation du jour
« Le marché est une démocratie où chaque centime donne un droit de vote. »
— Ludwig von Mises, L'Action humaine (1949)
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