La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Coup de théâtre boursier lundi matin. Thales a signé un accord en vue d'acquérir 100 % d'Exail Technologies pour 3,9 milliards d'euros, soit 134 euros par action, en commençant par racheter la participation de 35,51 % de la famille Gorgé avant de lancer une offre publique d'achat obligatoire sur le solde. Le prix représente une prime de 44 % sur le cours du 25 juin — et surtout une surenchère sur Safran, qui avait annoncé vendredi soir l'abandon de son propre projet à 128,50 euros par action. Le groupe d'électronique de défense promet plus de 90 millions d'euros de synergies sur le résultat opérationnel d'ici 2032, pour mettre la main sur celui que le marché surnomme le « SpaceX des drones navals ».
Qu'on savoure la scène, car elle est rare sous nos latitudes : deux industriels français se disputant à coups de milliards un champion de technologie, des actionnaires familiaux récompensés d'avoir bâti et patienté, une prime de 44 % qui dit la valeur créée — voilà le « marché du contrôle des entreprises » dans son plus simple appareil, celui qui alloue le capital vers ceux qui sauront le mieux le faire fructifier. Aucun comité interministériel, aucun « champion européen » décrété d'en haut n'a organisé cette consolidation : la concurrence entre acheteurs a fait le prix, et le vendeur a choisi. On notera l'ironie — l'État, premier actionnaire de Thales, profite ici d'un mécanisme que sa propre législation s'ingénie partout ailleurs à entraver, du filtrage des investissements étrangers aux golden shares. La leçon vaut d'être retenue à Bruxelles, où l'on rêve de construire l'Europe de la défense par la subvention et le quota de contenu local : les vraies consolidations se font au prix du marché, avec l'argent de ceux qui croient au projet. C'est même à cela qu'on les reconnaît.
Sources : ABC Bourse (Thales a signé un accord en vue de racheter Exail Technologies pour 3,9 milliards d'euros — 6 juillet 2026), Zone Militaire / Opex360 (Thales annonce son intention d'acquérir Exail), BFM Bourse (Thales paie cher le « SpaceX des drones navals », mais le jeu semble en valoir la chandelle)
La reprise post-4 juillet a tenu ses promesses. Le Dow Jones a gagné lundi 155,84 points (+0,29 %) pour signer sa première clôture au-dessus des 53 000 points, à 53 055,91, tandis que le S&P 500 avançait de 0,72 % à 7 537 points et le Nasdaq de 1,12 % à 26 121, portés par un regain d'optimisme sur l'intelligence artificielle — les semi-conducteurs en tête, Western Digital bondissant de 7 %. À Paris, changement d'ambiance : le CAC 40 a cédé 0,33 % à 8 480 points, malgré les progressions de Thales et Stellantis.
Le contraste transatlantique est devenu si routinier qu'on ne le commente plus — c'est un tort. Wall Street ne monte pas par magie : elle capitalise des profits réels, tirés d'une révolution technologique que l'Amérique finance, héberge et électrifie pendant que l'Europe la régule. Rappelons le bilan d'étape de ce fossé : la France pèse environ 1 % de la puissance de calcul mondiale, et son indice phare s'estime heureux quand il ne baisse que de 0,33 % un jour de record américain. Ce n'est ni une fatalité géographique ni un complot : c'est le rendement composé de trente ans de choix — fiscalité du capital, prix de l'énergie, profondeur des marchés financiers, appétit du risque. Le Dow à 53 000 n'est pas une bulle qu'il faudrait jalouser ou conjurer ; c'est un miroir. Et ce que le miroir renvoie à l'Europe, ce n'est pas l'image de la spéculation américaine, c'est celle de sa propre abstention.
Sources : TheStreet (Dow surpasses 53K, sets new closing record — 6 juillet 2026), Yahoo Finance (Dow posts record, S&P 500 and Nasdaq rally on revived AI optimism), MoneyVox (Le journal de la Bourse du 6 juillet 2026)
Le virement est tombé hier. Le versement du 6 juillet est le premier à intégrer la revalorisation annuelle de 0,8 % de la prime d'activité et le « coup de pouce » exceptionnel de 50 euros en moyenne réservé aux bénéficiaires gagnant plus que le Smic — la bonification individuelle maximale passant de 184,27 à 240,63 euros. Selon le ministère du Travail, près de trois millions de foyers voient leur prime grimper de 50 euros par mois en moyenne, une hausse actée au 1er avril mais visible sur les comptes bancaires seulement à compter du 6 juillet, mécanique trimestrielle des CAF oblige.
Qui oserait être contre 50 euros pour les travailleurs modestes ? Personne — et c'est précisément le génie politique du dispositif. Mais faisons le tour complet du circuit : l'État prélève sur le salaire brut de ces mêmes travailleurs des cotisations et une CSG parmi les plus lourdes de l'OCDE, fait transiter l'argent par Bercy et les caisses, puis leur en restitue une fraction trois mois plus tard, avec déclaration trimestrielle, indus, rappels et une armée de gestionnaires pour faire tourner la noria. La prime d'activité n'est pas une générosité : c'est l'aveu chiffré que le travail au voisinage du Smic ne paie pas assez après prélèvements — et plutôt que d'alléger les prélèvements, on ajoute un guichet. Chaque « coup de pouce » épaissit ainsi la trappe : entre la prime qui décroît, les aides au logement qui s'effritent et l'impôt qui commence, le salarié qui gagne 200 euros de plus en garde parfois moins de la moitié. Un pays sérieux baisserait les charges au niveau du Smic et laisserait le bulletin de paie dire la vérité. Le nôtre préfère la fiche de paie illisible et le virement CAF providentiel — le premier fabrique la dépendance que le second console.
Sources : MoneyVox (CAF : ce qui change vraiment à partir de juillet 2026 pour la prime d'activité), CAF (La prime d'activité augmente en 2026), ADCF (Prime d'activité : ce qui change à partir du 6 juillet 2026)
Le rendez-vous est pris. Sébastien Lecornu doit dévoiler à la mi-juillet sa feuille de route budgétaire nationale, qui fixera les grandes orientations du projet de loi de finances 2027. Le Premier ministre a préparé le terrain à Aix-en-Provence, exhortant « avec gravité » les parlementaires à un accord budgétaire et agitant le spectre d'un déficit filant vers 7 % du PIB début 2027 si aucun budget n'était voté, quand le déficit 2026 dérive déjà vers 5,1 %, au-dessus des 5 % promis — le tout sur une dette publique grimpée à 115,6 % du PIB.
Il faut rendre au Premier ministre cette justice : son diagnostic est exact. Mais écoutons bien la rhétorique — le danger, nous dit-on, serait le « blocage politique », comme si le déficit était une intempérie parlementaire et non le produit de cinquante-deux années de budgets votés, amendés et exécutés par tous les partis de gouvernement. Le 7 %, ce n'est pas le prix du désaccord : c'est le niveau naturel de la dépense française quand plus personne ne freine. Et la « feuille de route » de mi-juillet obéira, gageons-le, à la liturgie habituelle : des économies « historiques » en annonce, des économies « en tendanciel » en réalité — c'est-à-dire des hausses moins rapides que prévu —, et quelques recettes de poche fiscales pour boucler l'affichage. La France n'a pas un problème de calendrier budgétaire, elle a un problème de périmètre : 57 % du PIB en dépense publique, un record d'Europe, pour des services dont plus personne ne vante la qualité. Tant que la feuille de route ne dira pas ce que l'État cessera de faire, elle ne sera qu'un itinéraire de plus vers le même ravin — avec l'AAA de la signature en moins et 74 milliards d'intérêts en plus.
Sources : franceinfo (Budget 2027 : Lecornu tire la sonnette d'alarme face au risque d'un blocage politique), Parlons Politique (Budget 2027 et déficit public : le compromis parlementaire devient décisif), Public Sénat (La lettre « pimentée » de Lecornu à ses ministres)
Après les quotas, les prix. Au lendemain de la hausse de production décidée par l'OPEP+, l'Arabie saoudite a fixé le prix de vente officiel de son brut Arab Light pour l'Asie en août à 1,50 dollar sous la moyenne Oman/Dubaï — le plus fort rabais mensuel depuis le début des relevés de Reuters en 2003. « Il semble de plus en plus probable que les producteurs du Golfe se préparent à une guerre des prix », résume un analyste de Mizuho, tandis que les cours reviennent à leurs niveaux d'avant la guerre en Iran, autour de 72 dollars le Brent, à mesure que les tankers bloqués quittent le Golfe et que les stocks flottants gonflent.
Hier le cartel « gérait » l'offre ; aujourd'hui son chef de file brade pour défendre ses parts de marché. Les deux gestes disent la même chose : le pouvoir de l'OPEP+ sur les prix n'est plus qu'un souvenir entretenu par les communiqués. Quand le schiste américain, la Guyane, le Brésil et le brut iranien de retour saturent l'offre, il ne reste au producteur à bas coût qu'une stratégie rationnelle — produire plus et vendre moins cher, en comptant écraser les producteurs marginaux sous son avantage géologique. C'est exactement ce que ferait n'importe quelle entreprise sur un marché concurrentiel, et c'est tant mieux : la « guerre des prix » est le nom que les vendeurs donnent à ce que les acheteurs appellent une bonne nouvelle. Pour l'automobiliste français, chaque dollar de rabais saoudien vaut mieux que tous les « chèques carburant » du monde — il ne coûte rien au contribuable et n'exige aucun formulaire. On se gardera seulement de rappeler à Bercy qu'un baril moins cher, c'est aussi moins de TVA à assiette gonflée : il serait capable d'y voir un manque à gagner.
Sources : Boursorama / Reuters (Les cours restent stables alors que l'Arabie saoudite baisse ses prix — 6 juillet 2026), Boursorama (Les cours reviennent aux niveaux d'avant la guerre en Iran), Zonebourse (Le pétrole recule légèrement avec l'Arabie saoudite qui baisse les prix en Asie)
Le débat de l'été outre-Atlantique tient en une question : à qui la faute ? La Réserve fédérale de Minneapolis publie une analyse concluant que les droits de douane ne peuvent expliquer la hausse de l'inflation des biens, alors que le FOMC, qui a maintenu en juin ses taux entre 3,5 et 3,75 %, reconnaît une inflation « élevée » par rapport à la cible de 2 %. Les marchés, eux, ont tranché le sens du vent : Bank of America prévoit désormais trois hausses de taux d'un quart de point cette année, qui porteraient les Fed funds à 4,25-4,5 % — un renversement complet du cycle d'assouplissement enterré par Kevin Warsh.
L'étude de Minneapolis mérite d'être encadrée, car elle prive chacun de son excuse favorite. La Maison-Blanche ne peut plus dire que l'inflation est un complot des importateurs ; ses adversaires ne peuvent plus tout mettre au compte des tarifs — lesquels restent, répétons-le, une mauvaise taxe sur les consommateurs américains, mais une taxe, pas une planche à billets. Si les prix des biens montent au-delà de l'effet douanier, c'est qu'il faut chercher la cause là où elle loge depuis toujours : dans la monnaie créée en excès, les déficits fédéraux monétisés par avance et une demande nominale qui court plus vite que la production. Friedman n'a pas pris une ride : l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, et les boucs émissaires — l'épicier, l'importateur, le cheikh — sont toujours et partout un phénomène politique. Au moins la Fed de M. Warsh a-t-elle cessé de se raconter des histoires : trois hausses de taux valent mieux qu'un communiqué de plus sur les « facteurs transitoires ».
Sources : Federal Reserve Bank of Minneapolis (Tariffs can't explain rising goods inflation), Federal Reserve (FOMC statement — 17 juin 2026), Fortune (The Fed is fed up with inflation and will bring down the hammer, BofA says)