La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité

Édition #137 — Mercredi 8 juillet 2026
Mercredi des factures : Bercy a rangé hier ses lunettes roses — croissance 2026 rabotée à 0,7 %, comité d'alerte des finances publiques convoqué et six milliards de coupes supplémentaires en vue pour sauver une cible de déficit déjà écornée —, pendant que les douanes annonçaient un déficit commercial recreusé à 6,9 milliards d'euros en mai ; à Wall Street, Samsung a multiplié son profit par dix-neuf et perdu 8 % en séance, la rumeur d'une puce DeepSeek suffisant à faire dévisser Nvidia et tout le compartiment des semi-conducteurs — le marché juge l'avenir, jamais le communiqué ; sur le brut, l'attaque iranienne d'un méthanier qatari aux abords d'Ormuz a renchéri le Brent de 3 %, à 74 dollars, rappel que le pétrole cote la géopolitique en temps réel ; à Ankara, les trente-deux de l'OTAN promettent 5 % du PIB à la défense d'ici 2035 sans dire quelle dépense ils amputeront pour payer la note ; et à La Havane, dix millions de Cubains traversent leur troisième blackout national en six mois. De Bercy à La Havane, une même leçon d'électricité : quand les prix ne disent plus la vérité, c'est la lumière qui finit par s'éteindre — et Mises rappelait que la propriété privée est indissociable de la civilisation.

1Croissance rabotée à 0,7 % : Bercy découvre en juillet ce que tout le monde savait en avril

Le réveil fut officiel hier. Le ministre de l'Économie Roland Lescure a ramené la prévision de croissance 2026 de 0,9 % à 0,7 % du PIB, s'alignant enfin sur l'INSEE, le FMI et l'OCDE, pendant que Sébastien Lecornu réunissait le même jour un comité d'alerte des finances publiques. Conséquence arithmétique : de nouvelles économies s'ajouteront aux 6 milliards d'euros déjà annoncés en avril pour tenir la cible de déficit de 5 % du PIBle président du Sénat Gérard Larcher chiffrant à 6 milliards supplémentaires les coupes nécessaires —, tandis que le Premier ministre continue d'agiter le spectre d'un déficit filant vers 7 % début 2027 en cas de blocage parlementaire.

Saluons d'abord la méthode : il aura fallu trois mois à Bercy pour admettre un chiffre que toutes les institutions indépendantes publiaient déjà au printemps. La prévision de croissance gouvernementale n'est pas un exercice de science économique, c'est un instrument de bouclage budgétaire — on choisit le taux qui rend le déficit présentable, puis on « révise » quand la réalité insiste. Le plus instructif est la suite du raisonnement officiel : la croissance manque, donc il faut « trouver » six milliards. Trouver où ? Jamais dans le périmètre de l'État, toujours dans les recettes de poche et les rabotages en tendanciel. Un pays qui dépense 57 % de son PIB et taxe le reste n'a pas un problème de conjoncture : il a un problème de structure, et la conjoncture ne fait que lui présenter la facture. Le comité d'alerte a au moins le mérite de son nom — encore faudrait-il préciser que l'alerte sonne depuis cinquante-deux ans, et que ce ne sont pas les pompiers qui manquent, mais la volonté de couper le gaz.

Sources : France Épargne (Déficit : la France prépare de nouvelles coupes alors que la croissance faiblit — 7 juillet 2026), Info.fr (Budget 2027 : l'appel solennel de Lecornu à un consensus « avec gravité »)

2Commerce extérieur : 6,9 milliards de déficit en mai — le thermomètre n'est pas coupable

Les douanes ont publié hier leur relevé mensuel. Le déficit commercial de la France s'est creusé de 1,5 milliard d'euros en mai, à 6,9 milliards : les exportations ont reculé de 1,1 milliard, à 53,6 milliards — contrecoup d'un mois d'avril dopé par le matériel militaire (-0,8 milliard en mai) —, quand les importations progressaient de 0,4 milliard, à 60,5 milliards. L'aéronautique, elle, progresse de 0,5 milliard pour le troisième mois consécutif, et le déficit énergétique se réduit à 4,4 milliards. Sur douze mois glissants, l'addition atteint 58,9 milliards d'euros.

Résistons d'abord au réflexe mercantiliste : un déficit commercial n'est pas une « perte », c'est une écriture comptable — le miroir exact des capitaux étrangers qui financent notre économie et, hélas, notre État. Le problème n'est pas que la France achète plus qu'elle ne vend ; c'est ce que révèle la décomposition du chiffre. Quand on retire l'aéronautique, les ventes d'armes et le luxe, il ne reste plus grand-chose de l'offre exportable française : trente ans de surfiscalité de la production — impôts de production dont l'assiette même est une aberration, coût du travail, prix de l'énergie devenu un choix réglementaire — ont laminé le tissu des usines moyennes qui font les excédents allemands ou italiens. Le déficit commercial n'est que le thermomètre ; la fièvre s'appelle compétitivité, et elle ne se soigne ni par la douane ni par le « produire français » subventionné, mais par ce que personne n'ose inscrire en haut d'une feuille de route : rendre la production rentable sur le sol national. Bastiat disait que Paris ne se nourrit pas par décret ; il ne s'industrialise pas davantage par slogan.

Sources : Direction générale des douanes (Résultats du commerce extérieur pour mai 2026), Économie Matin (Le déficit commercial de la France continue de se creuser), Econostrum (Commerce extérieur : le déficit atteint près de 7 milliards d'euros)

3Samsung multiplie son profit par dix-neuf et perd 8 % : la bourse ne lit pas les communiqués, elle lit l'avenir

Séance d'école mardi à Wall Street. Samsung a annoncé un bénéfice opérationnel trimestriel préliminaire d'environ 58 milliards de dollars, multiplié par dix-neuf sur un an et supérieur aux attentes — et son titre a chuté de 8 %, entraînant tout le secteur : l'indice des semi-conducteurs de Philadelphie a perdu plus de 5 %, Intel et Applied Materials lâchant 10 %, AMD 8 %. Nvidia a cédé 2,5 % après un rapport de Reuters selon lequel le chinois DeepSeek développe sa propre puce d'IA. Au final, le Nasdaq a reculé de 1,16 % à 25 818 points, le S&P 500 de 0,45 % à 7 503 et le Dow de 0,25 % à 52 925, au lendemain de son record.

Un profit record accueilli par une gifle boursière : voilà qui scandalisera ceux qui prennent le marché pour un applaudimètre. C'est tout l'inverse — et c'est sa fonction. Le cours de Samsung n'évalue pas le trimestre écoulé, déjà encaissé et déjà dans les prix ; il évalue les trimestres à venir, où une puce DeepSeek de plus signifie des marges de moins pour tout le monde. La concurrence chinoise qui inquiète les actionnaires de Nvidia est exactement celle qui réjouira les acheteurs de puissance de calcul : la destruction créatrice ne demande pas la permission des indices. On notera que ce dégonflement méthodique des attentes — 5 % en une séance sur les semi-conducteurs — s'opère sans régulateur, sans « autorité des bulles » et sans plan de stabilité : des millions de porteurs révisant leurs anticipations font, en quelques heures, ce qu'aucun comité macroprudentiel ne saura jamais faire à temps. La bulle IA, si bulle il y a, se dégonflera comme elle s'est gonflée : par les prix. C'est brutal, c'est imparfait — et c'est irremplaçable.

Sources : CNBC (Chip stocks sell off after Samsung earnings fall short of high AI bar — 7 juillet 2026), TheStreet (Chip rout continues as Samsung earnings fail to turn around Nasdaq, S&P 500), Yahoo Finance (Dow, S&P 500, Nasdaq fall as Samsung, DeepSeek spark chip sell-off)

4Ormuz : un méthanier attaqué, le Brent reprend 3 % — le baril cote la géopolitique en temps réel

La trêve américano-iranienne a tangué mardi. L'Iran a attaqué le méthanier qatari Al-Rekayyat près du détroit d'Ormuz — par où transite environ 20 % du pétrole mondial —, et Washington a répliqué en révoquant une autorisation de vente de brut accordée à Téhéran dans le cadre de l'accord intérimaire. Résultat immédiat : le Brent a clôturé en hausse de 3 % à 74,16 dollars, le WTI de 2,8 % à 70,44 dollars — tout en restant, abondance de l'offre oblige, proche de ses plus bas depuis fin février.

Trois dollars de plus en une séance : voilà le travail d'un marché qui fait son métier. Aucun état-major n'a publié d'évaluation du risque, aucun sommet ne s'est réuni — et pourtant, en quelques heures, l'information « le détroit d'Ormuz est moins sûr qu'hier » a été traduite en prix, transmise à chaque raffineur, chaque armateur, chaque assureur de Rotterdam à Singapour, chacun ajustant ses stocks et ses routes sans qu'on le lui ordonne. C'est Hayek en action : le système des prix comme machine à télégraphier la connaissance dispersée. On mesure du même coup la sottise des « boucliers » et blocages de prix dont l'Europe raffole à chaque secousse : geler le prix à la pompe, c'est débrancher le télégraphe en pleine tempête et s'étonner ensuite des pénuries. Que le baril reste sous 75 dollars malgré un acte de guerre dans le premier goulet pétrolier du monde dit d'ailleurs l'essentiel : le schiste américain, la Guyane et le retour des barils du Golfe ont fait plus pour la sécurité énergétique de l'Occident que cinquante ans de diplomatie pétrolière. L'abondance est la meilleure des assurances — et elle ne se décrète pas, elle se fore.

Sources : CNBC (Oil prices rise after attacks on tankers in Strait of Hormuz — 7 juillet 2026), Fortune (Current price of oil as of July 7, 2026)

5OTAN à Ankara : 5 % du PIB pour la défense — la promesse est signée, la facture reste à écrire

Le sommet s'est ouvert hier. Les trente-deux membres de l'OTAN, réunis à Ankara les 7 et 8 juillet, doivent réaffirmer l'objectif de 5 % du PIB consacré à la défense d'ici 2035 — arraché par Donald Trump l'an dernier —, au moment même où Washington prépare une réduction de sa présence militaire en Europe. Les chiffres impressionnent : les alliés européens et le Canada ont accru leurs dépenses de 20 % en 2025, soit 139 milliards de dollars de plus, et 1 200 milliards cumulés depuis 2016 — la Norvège dépassant même, une première, les États-Unis en dépense par habitant. Mais l'analyse de Reuters est sans fard : l'effort « met déjà sous tension les budgets européens », séparant les pays qui ont l'espace budgétaire — Allemagne, Nordiques, Européens de l'Est — de ceux, dont la France, qui ne l'ont pas.

Le réarmement européen est une nécessité, pas un débat : un continent qui sous-traite sa sécurité découvre tôt ou tard le prix de la dépendance. Mais une promesse de 5 % du PIB sans plan de financement n'est pas une politique de défense, c'est un communiqué. L'arithmétique est implacable : pour la France, passer de 2 à 5 % représente environ 90 milliards d'euros annuels supplémentaires — à trouver dans un budget déjà déficitaire de 5 % du PIB, avec une dette à 115 % et des intérêts qui dévorent 74 milliards par an. Trois voies existent : couper dans l'État-providence, ce qu'aucun gouvernement n'assume ; taxer davantage une économie déjà championne d'Europe des prélèvements, ce qui tarirait l'assiette ; ou emprunter, c'est-à-dire réarmer à crédit auprès des générations suivantes. Les pays qui tiendront la promesse d'Ankara sont ceux qui ont fait leurs réformes avant — l'Allemagne a de l'espace budgétaire parce qu'elle a connu Schröder et le frein à la dette. La leçon est vieille comme Rome : on ne finance pas les légions avec de la monnaie fondue. La sécurité extérieure commence par la solvabilité intérieure.

Sources : Reuters via US News (NATO defence push already strains Europe's budgets — 6 juillet 2026), Euronews (NATO leaders to affirm record defence spending as US plans European drawdown), CNBC (« NATO 3.0 » : Defense spending pledges face the Trump test)

6Cuba dans le noir pour la troisième fois en six mois : le socialisme finit toujours par manquer de courant

L'île s'est éteinte lundi. Cuba a subi son troisième blackout national en six mois, plongeant près de dix millions d'habitants dans l'obscurité, victime d'un réseau vétuste et de réserves de carburant à sec, aggravés par l'arrêt des livraisons vénézuéliennes après les sanctions américaines de janvier. Les conséquences s'enchaînent : tourisme à l'arrêt, chaînes du froid rompues, pénuries de nourriture et de médicaments, opérations chirurgicales reportées — au point que l'ONU évoque une urgence humanitaire. « C'est une agonie », résume un habitant de La Havane.

La propagande officielle accuse l'embargo, et il est vrai que les sanctions de Washington resserrent le garrot — on peut d'ailleurs douter, ici comme ailleurs, que l'embargo ait jamais affaibli autre chose que le peuple qu'il prétend libérer, en offrant au régime l'alibi parfait. Mais l'essentiel est antérieur aux sanctions : soixante-cinq ans de monopole d'État sur l'électricité, zéro investissement, des centrales des années 1980 rafistolées, aucun prix pour signaler la rareté, aucun profit pour financer le renouvellement, aucune concurrence pour sanctionner l'incurie. Le Venezuela voisin, assis sur les premières réserves de pétrole du monde, connaît les mêmes coupures : ce n'est pas une coïncidence géographique, c'est une identité de système. Pendant ce temps, la République dominicaine, à cent kilomètres de mer, éclaire ses hôtels et ses usines avec des producteurs privés. L'électricité est l'indicateur avancé des civilisations : là où l'État possède tout, il finit par ne plus rien fournir — pas même la lumière pour lire ses décrets.

Sources : Al Jazeera (Cuba sees nationwide power blackout for third time in six months — 7 juillet 2026), The Washington Post (Island-wide blackout hits Cuba as its fuel reserve dwindles), CBS News (« This is agony » : Cuba slowly getting power back)

Le chiffre du jour
0,7 %
La croissance française attendue en 2026, selon la prévision révisée hier par Bercy — contre 0,9 % encore affiché en avril, et après avoir longtemps ignoré l'INSEE, le FMI et l'OCDE qui disaient tous la même chose. Une prévision gouvernementale de croissance n'est pas une prévision : c'est une variable d'ajustement budgétaire. On choisit le chiffre qui rend le déficit présentable au Parlement et à Bruxelles, puis on « découvre » la réalité à l'été, quand les coupes deviennent inévitables. À ce rythme, le seul agrégat français en croissance robuste reste la dépense publique.
La citation du jour
« Si l'histoire pouvait nous prouver quelque chose, ce serait que la propriété privée est indissociable de la civilisation. »
— Ludwig von Mises, L'Action humaine (1949)
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