La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité

Édition #134 — Dimanche 5 juillet 2026
Dimanche de lendemain de fête : l'Amérique a soufflé samedi ses deux cent cinquante bougies sans que le couperet douanier ne tombe — l'Union européenne ayant ratifié à temps sa part de l'accord de Turnberry, la surtaxe de 25 % sur l'automobile semble écartée, au prix d'une génuflexion qu'on ose encore appeler « accord de libre-échange » ; à Paris, le CAC 40 a bouclé sans bruit une semaine gagnante, +1,47 % à 8 508 points, porté par un Airbus qui livre enfin à la cadence promise ; à Wall Street, fermée pour le pont du 4 juillet, l'événement de l'été s'écrit en trois sigles — SpaceX déjà cotée après avoir levé 75 milliards, OpenAI et Anthropic visant chacune le trillion de dollars —, pendant que la France, elle, pèse 1 % de la puissance de calcul mondiale ; l'or rebondit après un juin noir, thermomètre d'une monnaie redevenue chère sous la férule de Kevin Warsh ; et à Aix-en-Provence, les Rencontres économiques ont refermé samedi trois jours de navigation « dans un monde sans repères ». De Cap Canaveral au parc Jourdan, un même dimanche pour répondre aux navigateurs désorientés : les repères existent, ils s'appellent prix libres, propriété et responsabilité — et, comme le disait Tocqueville, la démocratie cherche l'égalité dans la liberté quand le socialisme la cherche dans la servitude.

1Paris : le CAC 40 finit la semaine au-dessus de 8 500 points — et Airbus livre

Séance de veille de fête, semaine de bonne facture. Vendredi, alors que Wall Street faisait relâche pour l'Independence Day, le CAC 40 a grappillé 0,39 % à 8 508 points, portant son gain hebdomadaire à 1,47 %, à portée de ses sommets, dans des volumes squelettiques de 2,78 milliards d'euros. La vedette du jour fut industrielle : Airbus a pris 1,10 % à 206,15 euros, la presse évoquant environ 90 appareils livrés en juin — contre 81 en mai, 67 en avril, 60 en mars —, soit 40 % de son objectif annuel de 870 livraisons déjà réalisé à mi-année.

Pendant qu'à Aix on cherchait des « repères » et qu'à Matignon on cherche trente milliards, une entreprise faisait la seule chose qui crée de la richesse : produire plus, plus vite, et livrer ce qu'elle a promis. La montée en cadence d'Airbus n'a rien d'un miracle ni d'un plan : c'est la sanction d'un carnet de commandes conquis contre Boeing sur tous les continents, et la discipline qu'impose un client qui ne paie qu'à la livraison. Notons l'ironie : le fleuron dont la France est la plus fière est précisément celui qui vit le moins de la commande publique française et le plus du marché mondial. La leçon vaut d'être retournée contre son décor : un pays qui applaudit Airbus le vendredi ne devrait pas passer le samedi à réclamer des protections, des quotas et des subventions pour tout le reste. Ce qui fait voler les avions fait aussi tourner les économies — la concurrence, l'échange, et l'obligation de tenir ses promesses.

Sources : BFM Bourse (Le CAC 40 clôture au-dessus des 8 500 points — 3 juillet 2026), Boursorama / AFP (La Bourse de Paris se rapproche des sommets), MoneyVox (Le journal de la bourse du 3 juillet 2026)

2Commerce : le 4 juillet est passé, le couperet n'est pas tombé — chronique d'une reddition ordonnée

L'échéance qui tenait l'Europe en haleine depuis deux mois est derrière nous. Donald Trump avait sommé l'Union, le 7 mai, de ratifier et d'appliquer l'accord de Turnberry avant le 4 juillet, sous peine de droits « bien plus élevés » — et de 25 % au lieu de 15 % sur l'automobile. Le Parlement européen puis le Conseil ont ratifié le texte à la mi-juin, Bruxelles s'engageant à ramener à zéro ses droits sur les produits industriels américains ; les législateurs européens estimaient dès mai que ce vote écartait la menace de représailles. À l'heure où nous écrivons, aucune salve douanière n'a été annoncée : l'ultimatum du jour de l'Indépendance s'est éteint dans le silence des jours fériés.

On nous permettra de ne pas déboucher le champagne. Ce qui s'est « bien terminé » samedi n'est pas une victoire du libre-échange, c'est l'aboutissement d'un chantage réussi : l'Europe abaisse ses droits à zéro, l'Amérique conserve les siens à 15 %, et l'on appelle cela un accord entre partenaires. L'ironie du calendrier restera dans les annales — c'est le jour anniversaire d'une révolution née d'une révolte fiscale contre les taxes d'un souverain lointain que Washington a fait plier un continent à coups de menaces tarifaires. Mais la leçon la plus utile est ailleurs : dans cette affaire, le seul perdant certain était le consommateur des deux rives, et le seul gagnant certain l'appareil politique qui se sera donné, deux mois durant, le beau rôle du protecteur. Bastiat aurait reconnu la scène : on casse la vitre, on vend le carreau, et l'on attend des remerciements. Le commerce n'a pas besoin d'être « négocié » entre États ; il a besoin qu'on le laisse en paix.

Sources : Euronews (Trump gives EU until 4 July to implement trade deal), France 24 (Europe signs off on long-awaited US tariff deal), CNBC (EU clears major hurdle to finalize U.S. trade pact)

3Marchés : SpaceX, OpenAI, Anthropic — l'été des trillions que l'Europe regarde à la télévision

L'événement financier de 2026 ne se joue ni à Francfort ni à Paris. SpaceX a fait ses débuts au Nasdaq le 12 juin, levant quelque 75 milliards de dollars sur une valorisation d'environ 1 750 milliards ; OpenAI, prospectus déposé le 22 mai, vise une introduction au quatrième trimestre entre 852 et 1 000 milliards de dollars ; Anthropic prépare la sienne pour octobre, à une valorisation approchant elle aussi le trillion. Ensemble, ces trois opérations pourraient réclamer plus de 200 milliards de dollars aux marchés — du jamais-vu dans l'histoire des introductions en Bourse.

Trois entreprises qui n'existaient pas, ou à peine, il y a vingt ans, valent désormais chacune davantage que la totalité du CAC 40 n'ose l'espérer pour ses champions réunis. On peut y voir de l'exubérance — il y en a sûrement, et les actionnaires du moment en feront leur affaire, à leurs risques et sur leurs deniers. Mais on doit surtout y voir une machine que l'Europe a démontée chez elle : celle qui transforme l'épargne en capital-risque, le capital-risque en entreprises, et les entreprises en géants cotés. Fusées réutilisables et modèles d'intelligence artificielle ne sont pas nés d'un « plan quantique 2030 » ni d'un crédit d'impôt fléché : ils sont nés d'investisseurs libres d'engager des fortunes sur des paris improbables, et de perdre. Pendant que Wall Street s'apprête à absorber 200 milliards de paris sur l'avenir, l'épargne européenne — la plus abondante du monde — dort en fonds euros et en dette souveraine, précisément là où la réglementation prudentielle et la fiscalité la parquent. L'Europe n'a pas un problème de talents ; elle a un problème de permission.

Sources : IG (SpaceX, OpenAI, Anthropic: upcoming IPOs to watch in 2026), Investir Mag (Dates clés des introductions en bourse 2026), L'Usine Nouvelle (Pourquoi les énormes introductions en Bourse américaines changent la donne)

4Or : après un juin noir, le rebond — le métal jaune, thermomètre de la monnaie

La reine des valeurs refuges relève la tête. Après une chute de 12 % en juin qui l'avait ramenée à ses plus bas depuis novembre 2025, l'once d'or rebondit de 4 % depuis le 1er juillet. Le contraste avec les années fastes est saisissant : le métal s'était envolé de 64 % en 2025 après 27 % en 2024. L'explication du reflux tient en trois mots : la hausse des taux d'intérêt, qui pénalise un actif sans coupon ni dividende, un dollar raffermi, et des prises de bénéfices après deux années exceptionnelles — les achats des banques centrales, eux, ne faiblissent pas.

Lisez la courbe de l'or comme un bulletin de santé monétaire, c'est sa vraie fonction depuis Crésus. Quand il flambait de 64 % en un an, ce n'était pas l'or qui montait : c'était la confiance dans les monnaies qui fondait, à mesure que les banques centrales inondaient et que les États empruntaient sans compter. Qu'il reflue aujourd'hui, sous les taux relevés de Kevin Warsh et d'une BCE convertie sur le tard à la rigueur, est paradoxalement une bonne nouvelle : l'argent redevenu cher rend son coût d'opportunité au métal stérile. Mais notez que les banques centrales, elles, continuent d'accumuler — les mêmes institutions qui gèrent les monnaies papier stockent, discrètement, l'actif qui les protège de leurs propres politiques. C'est l'aveu le plus éloquent du système : demandez à un banquier central ce qu'il pense de la monnaie fiduciaire, ne lisez pas ses discours, regardez ses coffres.

Sources : MoneyVox / Meilleurtaux Placement (Un rebond de l'or ? — Le journal de la bourse du 3 juillet 2026)

5Aix : rideau sur trois jours de navigation « dans un monde sans repères »

Le « Davos français » a refermé ses portes samedi soir. Les 26es Rencontres économiques d'Aix-en-Provence ont réuni du 2 au 4 juillet quelque 8 000 participants et plus de 400 intervenants autour de 80 sessions, sur le thème « Naviguer dans un monde sans repères ». Sébastien Lecornu y a plaidé pour un « choc de confiance », dialoguant avec le prix Nobel Philippe Aghion sur l'intelligence artificielle, la réforme de l'État et le « patriotisme » économique, à dix mois d'une élection présidentielle qui aura affleuré dans tous les couloirs du parc Jourdan.

Un monde « sans repères », vraiment ? Permettez un doute dominical. Ce qui désoriente les planificateurs n'a jamais désorienté les marchés : les prix libres indiquent les raretés, la propriété assigne les responsabilités, le profit et la perte sanctionnent les paris — trois boussoles qui fonctionnent par gros temps comme par mer calme, et qui n'ont pas attendu les colloques pour guider l'action de millions de gens. Le « monde sans repères » est surtout celui des gouvernants qui ont perdu les leurs : un déficit à 5,1 % du PIB, une cinquante-deuxième année dans le rouge, et un « choc de confiance » promis par ceux-là mêmes qui la ruinent à chaque loi de finances. La confiance ne se décrète pas plus qu'elle ne se choque : elle se mérite, par la stabilité des règles, la modestie de la dépense et le respect du contribuable. Qu'on rende aux Français leurs repères — ce qu'ils gagnent, ce qu'ils possèdent, ce qu'on leur prend — et l'on verra que le cap n'était pas perdu : il était confisqué.

Sources : Les Rencontres Économiques (site officiel — 2-3-4 juillet 2026), Destimed (Lecornu veut provoquer « un choc de confiance »), CNEWS (Le monde entrepreneurial français se retrouve à Aix)

6IA : la France pèse 1 % de la puissance de calcul mondiale — mais l'Europe tient trois goulets d'étranglement

Le chiffre a circulé cette semaine et mérite qu'on s'y arrête. La France ne représenterait qu'environ 1 % de la puissance de calcul mondiale, contre 86 % pour les États-Unis et 8 % pour la Chine. Mais le tableau n'est pas tout noir : trois entreprises européennes verrouillent des étapes sans lesquelles aucune puce de pointe ne peut exister — le néerlandais ASML et ses machines de lithographie, l'allemand Zeiss et ses miroirs de haute précision, LPKF et ses lasers —, position que Washington comme Pékin courtisent, la Chine accusant encore 15 à 20 ans de retard sur ces technologies.

Voilà une leçon de Ricardo que Bruxelles gagnerait à méditer avant de rêver d'un « Airbus de l'IA » subventionné. L'Europe ne rattrapera pas 86 points de retard en puissance de calcul à coups de plans quinquennaux — et elle n'en a pas besoin. Sa force est ailleurs : dans l'avantage comparatif, patiemment construit par des entreprises privées, sur des maillons que personne d'autre au monde ne sait produire. ASML n'est pas né d'une stratégie industrielle continentale ; il est né à Veldhoven, d'ingénieurs, de brevets et de quarante ans de réinvestissement des profits. Le danger serait double : que l'Europe dilapide cet atout en le transformant en arme diplomatique — un chantage à la machine-outil finit toujours par accélérer l'autonomie de l'adversaire —, ou qu'elle l'étouffe sous les obligations réglementaires dont elle a le secret. Qu'elle protège plutôt ce qui a fait ces champions : le droit de vendre au monde entier, et la liberté de ne rendre de comptes qu'à leurs clients et à leurs actionnaires.

Sources : MoneyVox / Meilleurtaux Placement (Le monde d'après : l'arme européenne — 3 juillet 2026)

Le chiffre du jour
1 %
La part de la France dans la puissance de calcul mondiale dédiée à l'intelligence artificielle — contre 86 % pour les États-Unis et 8 % pour la Chine. Un rapport de un à quatre-vingt-six, creusé en moins d'une décennie, pendant que trois entreprises américaines s'apprêtent à lever plus de 200 milliards de dollars en Bourse et que l'épargne européenne, la plus abondante du monde, dort en fonds euros et en dette souveraine. Le retard français n'est pas une fatalité technologique : c'est le produit d'une épargne parquée, d'une fiscalité qui punit le risque et d'une réglementation qui préfère encadrer ce qui n'existe pas encore plutôt que de laisser naître ce qui pourrait exister. On ne décrète pas une industrie ; on cesse de l'empêcher.
La citation du jour
« La démocratie et le socialisme n'ont qu'un mot en commun : l'égalité. Mais remarquez la différence : tandis que la démocratie cherche l'égalité dans la liberté, le socialisme la cherche dans la gêne et la servitude. »
— Alexis de Tocqueville, discours à l'Assemblée constituante (12 septembre 1848)
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