La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Wall Street a joué la dispersion. Au terme d'une séance écourtée avant le pont du 4 juillet, le Dow Jones a inscrit un nouveau record, bondissant de plus de 1 % (près de 600 points), quand le S&P 500 cédait quelque 0,2 % et le Nasdaq 0,8 %, les semi-conducteurs prolongeant leur repli et Tesla plongeant. Les capitaux ont reflué des valeurs technologiques vers les cycliques, les financières et l'industrie. Citi venait justement d'avertir sur les fabricants de puces et les « hyperscalers », après un premier semestre où le secteur s'était envolé de plus de 80 %.
Un Dow au record juché à côté d'un Nasdaq en berne n'est pas une incohérence : c'est une discrimination — précisément ce qu'aucun planificateur ne sait faire. Nul ministère n'a décrété que les semi-conducteurs étaient devenus trop chers et l'industrie trop bon marché ; ce sont des millions de jugements individuels qui, en une séance, ont réalloué le capital d'un secteur vers un autre. Voilà l'ordre spontané de Hayek à l'œuvre, cette intelligence sans cerveau central qui trie les gagnants et les perdants sans qu'aucune autorité n'en délibère. La « rotation » que les commentateurs décrivent comme un phénomène technique est en vérité le cœur battant du capitalisme : l'argent qui fuit là où le rendement s'essouffle pour irriguer là où il promet. Ceux qui rêvent d'orienter l'épargne « vers les bons secteurs » à coups de fléchage fiscal feraient bien de méditer ce spectacle — le marché le fait chaque jour, gratuitement, et mieux qu'eux.
Sources : Yahoo Finance (Dow notches fresh record, S&P 500, Nasdaq fall as Tesla sinks — 2 juillet 2026), Yahoo Finance (Stock Market News for July 2, 2026), TheStreet (Citi sends warning on semiconductor and hyperscaler stocks)
Le rapport officiel a confirmé, en l'aggravant, le refroidissement qu'annonçait la veille l'enquête ADP. Le Bureau of Labor Statistics n'a recensé que 57 000 créations d'emplois non agricoles en juin, contre 115 000 attendus, le chiffre de mai étant lui-même révisé en baisse à 129 000. Le taux de chômage est pourtant retombé à 4,2 % — mais pour la pire des raisons : le taux de participation a chuté de 0,3 point à 61,5 %, son plus bas niveau depuis mars 2021, signe que des actifs découragés quittent purement et simplement le marché. L'hôtellerie-restauration a détruit 61 000 postes, les salaires progressant de 0,3 %.
Voici le genre de statistique qu'un ministre brandit et qu'un libéral décortique. On vous dira que le chômage « recule » ; on vous montrera le 4,2 % comme un trophée. Mais un taux de chômage ne baisse pas seulement quand on embauche : il baisse aussi quand on renonce à chercher, et c'est cette seconde mécanique, la plus sombre, qui joue ici. Retranchez les découragés qui sortent des statistiques et il reste une économie qui refroidit sans que l'inflation, elle, veuille céder — la tenaille exacte que personne n'ose nommer, la stagflation. Le remède ne viendra pas d'un énième « plan pour l'emploi » financé à crédit, car ce sont justement l'argent facile et la dépense publique qui ont nourri l'inflation dont on paie aujourd'hui la facture. L'emploi ne se décrète pas depuis un bureau fédéral ; il renaît là où embaucher cesse d'être une punition.
Sources : CNBC (Jobs report June 2026: Payrolls grew by just 57,000), Bureau of Labor Statistics (Employment Situation — June 2026), TheStreet (consensus à 115 000 postes attendus)
Le décor était planté pour l'aveu. À l'ouverture des Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, Sébastien Lecornu a « sonné l'alerte avec gravité » devant le gotha économique, confirmant que le déficit public atteindra 5,1 % du PIB en 2026, au-delà des 5 % que le gouvernement s'était fixés. Le Premier ministre, qui présentera sa feuille de route à la mi-juillet, plaide pour un « budget de compromis » plutôt que de jeter le pays « dans le ravin » — mais il ne dispose toujours pas de majorité, la campagne présidentielle approche, et Bruxelles prévient qu'à défaut de nouvelles économies le déficit filerait vers 5,7 % en 2027.
Il y a quelque chose de rituel dans cette gravité. Un gouvernement « sonne l'alarme » sur un incendie qu'il a lui-même allumé, puis appelle les autres — le Parlement, les oppositions, les Français — à l'aider à l'éteindre. La France s'apprête à boucler sa cinquante-deuxième année consécutive de déficit ; le mal n'est jamais du côté de la recette, toujours du côté de la dépense, et pourtant le seul remède qu'on ose formuler consiste à trouver « trente à cinquante milliards » sans dire où, tout en promettant six milliards de plus pour les armées. On raboterait volontiers l'arithmétique si l'on n'y touchait pas d'abord au périmètre de l'État. La « gravité » de M. Lecornu est sincère, et son diagnostic juste ; mais tant que l'aveu ne débouche pas sur le courage de retrancher, il n'est qu'une manière élégante de reculer. Le ravin dont il parle, on n'en sortira pas en le contemplant : il faudra cesser d'y creuser.
Sources : Orange / AFP (Aux Rencontres d'Aix, Lecornu appelle avec « gravité » à trouver un budget), Yahoo Finance France (Rencontres économiques d'Aix), franceinfo (Lecornu appelle « avec gravité » à doter le pays d'un budget)
La preuve, s'il en fallait, que la Bourse regarde devant elle et non derrière. Tesla a livré 480 126 véhicules au deuxième trimestre, en hausse de 25 % sur un an et bien au-delà des 406 000 attendus — son meilleur deuxième trimestre de l'histoire. Et pourtant l'action a chuté de près de 7 %, sa pire séance en près d'un an. En cause : une envolée de quelque 12 % dans la semaine précédant l'annonce, des craintes sur les marges avant les résultats du 22 juillet, et le chinois BYD qui, avec 557 090 véhicules électriques écoulés, a repris le leadership mondial.
Que la meilleure des nouvelles se solde par une chute déroute le sens commun, mais réjouit qui comprend le marché. La cote ne récompense pas le communiqué triomphal ; elle escompte ce qui vient — les marges qu'on saura, ou non, préserver ; la demande peut-être gonflée par la flambée des carburants européens ; un concurrent chinois qui, lui, gagne du terrain. Le capitalisme est ce juge froid qui ne distribue pas de lauriers, seulement des exigences renouvelées chaque trimestre. Et notez ce qui, dans cette affaire, brille par son absence : nulle subvention n'a porté Tesla, nul mandat réglementaire ne la sauve ; elle monte et tombe au seul verdict des acheteurs et des actionnaires. L'ascension de BYD dit la même chose par l'autre bout — c'est la concurrence, non la protection, qui pousse la voiture électrique en avant. Ceux qui, à Bruxelles, voudraient dresser un mur tarifaire autour de l'automobile européenne devraient regarder ce classement : on n'a jamais rendu une industrie plus forte en la mettant à l'abri de ses rivaux.
Sources : Electrek (Tesla Q2 2026 deliveries jump 25% to 480,126), CNBC (Tesla stock sinks despite strong deliveries report), The Motley Fool (Here's Why the Stock Fell Anyway)
Le compte à rebours touche à sa fin. Donald Trump avait fixé au 4 juillet l'ultimatum sommant l'Union d'appliquer pleinement l'accord de Turnberry, sous peine de porter de 15 à 25 % les droits sur l'automobile européenne. Après avoir menacé de tarifs « bien plus lourds », Washington devrait voir l'échéance tenue : le Parlement puis le Conseil ont ratifié le texte, Bruxelles s'engageant à ramener à zéro ses droits sur les produits industriels américains en échange d'un tarif de 15 % maintenu sur l'essentiel de ses exportations.
L'ironie du calendrier ne se laissera pas oublier. C'est le 4 juillet, jour où l'Amérique célèbre la liberté conquise jadis contre les taxes d'un lointain souverain, que Washington brandit la menace d'en imposer de nouvelles — et que Bruxelles, pour l'éviter, abaisse ses droits à zéro pendant que l'autre garde les siens à quinze. On ose appeler cela un « accord de libre-échange » : c'est un condominium de deux protectionnismes qui se partagent la dépouille du consommateur. Répétons-le jusqu'à l'usure, puisque rien n'y fait : le droit de douane ne frappe jamais l'étranger qu'on prétend punir ; il taxe l'acheteur du pays qui l'érige. L'automobiliste américain paiera plus cher sa berline allemande, l'Européen paiera de sa « souveraineté » proclamée le renchérissement de tout ce qu'il importe. Le seul traité digne du nom tiendrait en une ligne — zéro tarif des deux côtés — et rendrait aux peuples ce qu'ils font de mieux quand on les laisse faire : échanger, et par là s'entendre.
Sources : Euronews (Trump gives EU until 4 July to implement trade deal), CNBC (Trump threatens EU with « much higher » tariffs), France 24 (Europe signs off on long-awaited US tariff deal)
Francfort tourne une page, et l'aveu vaut programme. Au forum de Sintra, Christine Lagarde a annoncé « la fin d'une époque » : après plus de dix ans dominés par les achats d'obligations, les prêts d'urgence et la forward guidance, la BCE renoue avec le taux d'intérêt comme instrument premier. L'institution, qui a relevé ses taux de 25 points de base le 11 juin, sa première hausse en près de trois ans, a révisé à la hausse ses prévisions d'inflation, désormais à 3,0 % pour 2026 et 2,3 % pour 2027, l'inflation « cœur » restant collée à 2,5 %.
Comme Kevin Warsh à Washington, Christine Lagarde enterre une décennie de politique non conventionnelle — et l'enterrement est une confession. Cette « fin d'une époque » qu'elle célèbre n'est que la fin de l'argent gratuit ; les rachats d'actifs et la parole engagée sur l'avenir, qu'on abandonne aujourd'hui, sont précisément ce qui a gonflé la masse monétaire et nourri l'inflation que la BCE prétend désormais combattre. La voici donc contrainte de resserrer dans une zone euro qui ne croît que de 0,8 % : la tenaille stagflationniste refermée sur le continent, châtiment classique de qui a trop longtemps fait tourner la planche. L'humilité retrouvée — renoncer à piloter l'avenir au quart de point — est un progrès que les libéraux saluent. L'honnêteté complète serait d'ajouter qui a allumé l'incendie. Un pompier qui range enfin ses lances à incendie mérite qu'on l'en félicite ; on aimerait seulement qu'il avoue avoir, hier, distribué les allumettes.
Sources : Euronews (À Sintra, Christine Lagarde esquisse une nouvelle stratégie pour la BCE), France Épargne (La BCE affiche sa confiance), VT Markets (Le forum de Sintra maintient un biais restrictif)