La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
À en croire Donald Trump, un accord de paix avec l'Iran pourrait être conclu dès ce week-end : selon l'agence iranienne Mehr, un projet en quatorze points prévoit la levée des sanctions pétrolières et l'engagement de Téhéran à rouvrir le détroit d'Ormuz sous trente jours, sous réserve d'approbation par les autorités iraniennes. Les marchés n'ont pas attendu la signature : le baril de Brent a glissé vers 88 dollars, son plus bas niveau depuis près de deux mois, le brut américain repassant sous 85 dollars, pendant que les importations chinoises de pétrole tombaient à leur plus bas niveau depuis huit ans, ajoutant la faiblesse de la demande au reflux de la prime géopolitique.
La séquence est un manuel d'économie à ciel ouvert. Voilà des mois qu'une guerre tenait le monde en otage par un détroit large de quelques milles ; il aura suffi qu'on évoque la réouverture du commerce pour qu'une douzaine de dollars s'évaporent du baril en une séance. C'est que la paix et l'échange sont une seule et même chose vue sous deux angles : là où les marchandises circulent, les armées reculent. Montesquieu l'avait posé en loi — « l'effet naturel du commerce est de porter à la paix » — et notre semaine vient de le vérifier à l'envers : c'est la promesse de rouvrir Ormuz, non celle de le bombarder, qui a ramené le calme sur les écrans de cotation. Reste la leçon que l'Europe s'obstine à ne pas tirer. Un continent qui a banni ses forages, bridé son atome et prohibé son gaz de schiste se condamne à voir son thermostat réglé à Téhéran, et sa facture indexée sur l'humeur d'une théocratie. La paix d'autrui n'est pas une politique énergétique.
Sources : TheStreet (Stock Market Today, June 12, 2026), IndexBox (Oil Prices Fall on Israel-Iran Truce and Weak Chinese Crude Imports), MarineLink (Oil Prices Slide as Israel-Iran Suspend Strikes)
SpaceX a fait ses débuts vendredi au Nasdaq sous le symbole SPCX, et l'événement restera dans les annales boursières : introduite à 135 dollars l'action, la société d'Elon Musk a levé environ 75 milliards de dollars — la plus importante introduction en Bourse de l'histoire — pour une valorisation implicite de l'ordre de 1 770 milliards. Le marché en a redemandé : le titre a ouvert à 150 dollars puis clôturé à 161 dollars, en hausse de 19 % dès la première séance. Après vingt-quatre ans d'existence dans le secteur privé, l'entreprise a fait sonner la cloche simultanément à Times Square et depuis sa base de Starbase, au Texas, entraînant dans son sillage des indices new-yorkais bien orientés (S&P 500 à 7 431,46 points, +0,50 % ; Dow Jones à 51 202,26, +0,70 %).
Qu'on mesure le chemin parcouru. L'accès à l'espace fut, un demi-siècle durant, le monopole jaloux des États et de leurs agences — des milliards publics engloutis pour quelques vols par an, facturés au contribuable et célébrés comme gloire nationale. Il aura suffi d'une entreprise privée, libre de prendre ses risques et de capter ses profits, pour effondrer le coût du kilo mis en orbite et reléguer la vénérable NASA au rang de client. La Bourse qui valorise SpaceX à 1 770 milliards ne récompense ni une rente ni une subvention : elle parie sur des fusées qui reviennent se poser toutes seules. On nous répétait pourtant que les « biens d'avenir » — l'espace, l'énergie, les semi-conducteurs — exigeaient la main de l'État et le « pilotage stratégique ». Les voici nés du capital patient, du risque assumé et du système des prix. Schumpeter pouvait sourire : la destruction créatrice n'a jamais eu besoin d'un ministère pour bâtir l'avenir, seulement de la liberté d'entreprendre et du droit de réussir.
Sources : CNBC (SpaceX IPO takeaways: SPCX closes at $161, jumping 19%), Nasdaq (SpaceX (SPCX): Rocket Company Launches Historic IPO), TheStreet (Stock Market Today, June 12, 2026)
Comme nous l'annoncions, la Banque centrale européenne a relevé jeudi ses trois taux directeurs de 25 points de base, portant le taux de dépôt à 2,25 % avec effet au 17 juin — sa première hausse en près de trois ans. Le mobile est limpide : l'envolée des prix de l'énergie née de la guerre iranienne et de la fermeture d'Ormuz a ravivé une inflation que Francfort jugeait éteinte. L'institut monétaire resserre pourtant dans une conjoncture déjà poussive, l'activité privée de la zone euro flirtant avec la contraction.
Il y a quelque chose de tragiquement mécanique dans ce geste. L'inflation que combat la BCE n'est pas née d'une demande débridée ni de salaires en folie : elle vient d'un détroit fermé à l'autre bout du monde, c'est-à-dire d'un choc d'offre que pas un point de base ne fera reculer. Relever les taux pour répondre au prix du baril, c'est soigner une fracture avec un sirop contre la toux : on n'agit pas sur la cause, on punit le malade. Car ce sont les ménages endettés et les entreprises en quête de crédit qui paieront le resserrement, non les théocrates de Téhéran. Hayek nommait « présomption fatale » l'illusion d'un comité capable de fixer le juste prix du crédit pour trois cent cinquante millions d'Européens aux situations infiniment diverses ; la voici à l'œuvre, contrainte de durcir au plus mauvais moment ce qu'elle avait trop longtemps relâché. Une banque centrale qui relève ses taux quand l'économie cale n'affiche pas sa fermeté : elle expose son impuissance.
Sources : BCE (Monetary policy decisions, 11 juin 2026), Euronews (ECB raises interest rates for the first time in three years), Trading Economics (Euro Area Interest Rate)
Les prix à la consommation américains ont grimpé de 4,2 % sur un an en mai, au plus haut depuis trois ans, après une hausse mensuelle de 0,5 %. L'énergie explique à elle seule plus de 60 % de la progression du mois, bondissant de 3,9 % dans le sillage de la guerre — quand l'inflation sous-jacente, hors énergie et alimentation, restait plus sage à 2,9 %. La publication intervient à un moment délicat : Kevin Warsh, nouveau président de la Réserve fédérale, s'apprête à présider son premier comité de politique monétaire, pendant que la Maison-Blanche fait ouvertement campagne pour une baisse drastique des taux.
Deux enseignements se logent dans ce chiffre. Le premier console à demi : l'inflation américaine est aujourd'hui une affaire de pétrole et de poudre, non de surchauffe intérieure — la sous-jacente à 2,9 % le confirme, et la rechute des cours observée cette semaine laisse penser que mai marquera le pic. Le second inquiète davantage. À peine installé, le nouveau gardien de la monnaie subit déjà les assauts d'un pouvoir politique qui réclame de l'argent bon marché. Or une banque centrale n'a qu'une justification — son indépendance — et qu'un seul ennemi mortel — le prince qui veut financer ses largesses à crédit. Que la Maison-Blanche somme publiquement M. Warsh d'abaisser ses taux en dit plus long que toute statistique : on ne réclame pas du crédit gratuit pour assainir une économie, on le réclame pour différer l'addition. Friedman l'avait martelé : un choc pétrolier fait monter un prix, mais seule la planche à billets fait monter tous les prix. La vraie menace n'est donc pas dans le baril de mai ; elle est dans la pression exercée sur la Fed pour qu'elle valide, par la monnaie, ce que la guerre n'a fait qu'amorcer.
Sources : CNBC (CPI inflation report May 2026: Prices rose 4.2% annually), CBS News (Inflation topped 4% in May, highest in more than 3 years), BLS (Consumer Price Index — May 2026)
À l'autre bout du monde, le mal est exactement inverse. Les importations chinoises de pétrole brut sont tombées à leur plus bas niveau depuis huit ans, témoignant d'une demande intérieure toujours atone, tandis que l'économie traverse son dixième trimestre consécutif de pressions déflationnistes, les prix à la production en territoire négatif depuis plus de trois ans. La parade de Pékin ne varie pas : produire et exporter. Les volumes d'exportation ont encore progressé d'environ 10 % sur un an, soutenus par des prix en baisse, pendant que le pouvoir multiplie les campagnes « anti-involution » censées endiguer la guerre des prix que se livrent ses propres industriels.
Le contraste mérite qu'on s'y arrête. Tandis que l'Occident relève ses taux pour combattre une inflation importée du Golfe, la Chine, elle, exporte le mal opposé : ses prix qui baissent. Une économie qui comprime délibérément le revenu de ses ménages, subventionne la surcapacité de ses usines et déverse l'excédent sur le reste du monde n'exporte pas la prospérité — elle exporte son incapacité à consommer ce qu'elle produit. Adam Smith avait cru enterrer le mercantilisme en 1776 ; il prospère à Pékin sous l'habit du planificateur, qui prend toujours l'excédent commercial pour une victoire et le consommateur national pour une simple variable d'ajustement. Le client européen y gagne, il est vrai, une voiture électrique à bas prix ; mais une nation ne s'enrichit pas en vendant à perte ce qu'elle interdit à son peuple d'acheter : elle s'épuise. La déflation chinoise n'est pas une arme — c'est un symptôme, celui d'une demande qu'un régime n'ose pas libérer.
Sources : IndexBox (Weak Chinese Crude Imports), Fortune (China's export-led growth looks unsustainable while deflation hits), Goldman Sachs (China's Economy Expected to Grow 4.8% in 2026 Amid Surging Exports)
La Bourse de Paris a clos la semaine en fanfare : le CAC 40 a bondi de 1,77 % vendredi pour franchir les 8 300 points, à 8 345, porté par la détente énergétique et le retour de l'appétit pour le risque. Derrière l'euphorie, pourtant, l'arithmétique des finances publiques n'a pas bougé d'un iota : la dette française est attendue autour de 118 % du PIB cette année et près de 120 % en 2027, sa charge d'intérêts gonflant au rythme d'un OAT à dix ans installé autour de 3,8 %, pendant que le gouvernement maintient l'objectif d'un déficit ramené à 5 % du PIB fin 2026 — un objectif dont nul n'ose plus dire comment il sera tenu.
Voilà toute la France financière résumée en une séance : un marché qui s'envole parce que le pétrole baisse, et un État dont la dette monte quoi qu'il arrive. La première dépend de la météo diplomatique du Golfe ; la seconde, de décisions que Paris ajourne depuis quarante ans. Le CAC fête un répit, il ne fête aucune réforme. Car aucune détente pétrolière, aucun rebond boursier ne soustraira un euro à une dette qui dépasse désormais la richesse produite en une année entière, et dont les seuls intérêts engloutiront bientôt plus que le budget d'un ministère régalien. Le spéculateur peut se réjouir d'un baril à 88 dollars ; le Trésor, lui, emprunte toujours à 3,8 % pour financer des dépenses qu'on n'ose pas réduire. Un pays peut vivre quelque temps sur l'embellie des autres ; il ne vit durablement que sur ses propres choix. Et celui que la France diffère — dépenser moins — ne se laissera pas indéfiniment remplacer par celui qu'elle espère : que le monde, ailleurs, aille mieux.
Sources : ActuCrypto (Le CAC 40 bondit de 1,77 % et franchit les 8 300 points), Fondation IFRAP (Dette publique et ses charges : à quoi s'attendre d'ici 2027 ?), OFCE (Le déficit public devrait diminuer en 2026 et 2027)