La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité

Édition #123 — Dimanche 14 juin 2026
Dimanche de vérité : l'Europe retient son souffle pendant que Donald Trump promet de signer « ce week-end » l'accord avec l'Iran — un mémorandum de soixante jours qui rouvrirait Ormuz, lèverait le blocus naval et gèlerait le programme nucléaire de Téhéran, qu'un responsable américain dit probable à 80 % quand le vice-président Vance le juge seulement « très proche » —, accord dont la seule rumeur a fait reculer le Brent de plus de 6 % sur la semaine, à 87 dollars ; cap ensuite sur Washington, où Kevin Warsh préside mardi et mercredi son premier comité de politique monétaire — statu quo quasi certain à 3,50-3,75 %, abandon attendu du biais accommodant, et une Maison-Blanche qui réclame déjà tout haut de l'argent bon marché ; pendant ce temps la zone euro s'enfonce (PMI composite à 47,5, plus forte contraction depuis deux ans et demi) à l'instant même où la BCE choisit de durcir, la France voit son PIB se contracter de 0,1 % au premier trimestre et son chômage remonter à 8,1 %, et ses entreprises tomber au rythme record de 71 100 faillites sur douze mois — tandis qu'à dix mille kilomètres, l'Argentine de Javier Milei affiche 4,4 % de croissance et une inflation divisée par trois. De Buenos Aires à Paris, la même leçon en miroir : l'État qui se retire libère, celui qui s'étend étouffe — et l'on se souvient, avec Bastiat, qu'il n'est jamais que « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

1Iran : l'accord du week-end se fait attendre — un mémorandum, pas encore un traité

La signature promise tarde. Donald Trump assure qu'un accord avec l'Iran pourrait être paraphé « ce week-end » en Europe, un responsable de son administration évaluant à 80 % la probabilité d'un texte dans les jours qui viennent ; mais le vice-président J. D. Vance tempère, parlant de négociateurs « très proches » d'un compromis, non d'un compromis acquis. Le projet n'est en réalité qu'un mémorandum d'entente de soixante jours : Téhéran s'y engagerait à ne jamais se doter de l'arme nucléaire et à négocier la suspension de son enrichissement et l'évacuation de son uranium hautement enrichi, Washington à discuter la levée des sanctions et le dégel des avoirs iraniens — étapes qui ne s'appliqueraient qu'au terme d'un accord final vérifiable, les forces américaines demeurant dans la région tant qu'il n'est pas conclu. Les marchés, eux, ont déjà tranché : le Brent a cédé 3,4 % vendredi pour clôturer à 87,33 dollars, le brut américain reculant à 84,88 dollars — soit près de 6 % de baisse sur la semaine, alors que le baril reste supérieur de plus de 20 % à son niveau d'avant les frappes du 28 février.

Que les chancelleries se réjouissent, mais que les naïfs se gardent d'exulter. Un mémorandum de soixante jours n'est pas la paix : c'est une option sur la paix, révocable au premier prétexte, et dont chaque clause — « négocier la suspension », « discuter la levée » — sent l'ajournement diplomatique à plein nez. La leçon véritable n'est pas dans le détail de l'accord, elle est dans la réaction des cotations : il aura suffi d'une rumeur de réouverture d'Ormuz pour effacer en une séance ce que des mois de guerre avaient bâti de prime. Le commerce est ainsi le plus impatient des pacifistes — il escompte la paix avant les diplomates. Reste que les marchés savent aussi qu'entre un communiqué et un baril qui coule librement s'interposent des mines à draguer, des puits à redémarrer et des terminaux à reconstruire. La prime de guerre reflue ; elle n'a pas disparu. Et l'Europe, qui a délégué son thermostat énergétique à un détroit qu'elle ne contrôle pas, ferait bien de méditer qu'on ne fonde pas une politique de l'énergie sur la bonne volonté d'une théocratie.

Sources : CNBC (Oil prices: WTI, Brent on proposed U.S.-Iran deal), Axios (What's inside the Iran deal Trump is close to signing), NBC News (Trump reviews possible Iran deal as U.S. imposes new sanctions)

2La semaine de Warsh : premier comité de la Fed, et déjà l'épreuve de l'indépendance

Tous les regards se tournent vers Washington. Kevin Warsh, intronisé dix-septième président de la Réserve fédérale le 22 mai, préside mardi et mercredi son premier comité de politique monétaire : le consensus des marchés table sur un statu quo, dans la fourchette actuelle de 3,50 % à 3,75 %, et sur l'abandon explicite du biais accommodant au profit d'une posture neutre. L'essentiel se jouera dans le « dot plot » et le ton de la conférence de presse — la première cuvée de projections dira si le premier assouplissement est repoussé à 2027 ou si une fenêtre demeure pour septembre. Wall Street, portée par l'espoir iranien et la détente pétrolière, a abordé le rendez-vous en hausse hebdomadaire, pariant que la baisse du baril dispense la Fed de tout geste — pendant que la Maison-Blanche, elle, réclame ouvertement des taux plus bas.

Voici donc le nouveau gardien de la monnaie sommé, dès son premier jour, de choisir entre deux maîtres : le mandat ou le prince. Car la pression présidentielle pour de l'argent bon marché n'a rien d'une querelle technique — c'est la plus vieille tentation des gouvernements, celle de financer aujourd'hui ce qu'on fera payer demain par la planche à billets. Une banque centrale n'a qu'une vertu, l'indépendance, et qu'un seul ennemi mortel, le pouvoir politique qui veut la mettre au service de ses échéances électorales. Que M. Warsh refroidisse les ardeurs accommodantes au plus mauvais moment pour la popularité du président serait, paradoxalement, la meilleure nouvelle de la semaine : la preuve qu'il reste à la Fed quelque chose à défendre. Friedman le répétait sans se lasser — l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ; un choc pétrolier fait monter un prix, seule la complaisance d'une banque centrale les fait monter tous. La vraie ligne de front, cette semaine, n'est pas dans le baril : elle est dans la résistance d'un homme à la tentation d'obéir.

Sources : Chase (What To Expect at Kevin Warsh's First Federal Reserve Meeting), Mitrade (Fed Interest Rate Decision 2026: Powell Is Out, Warsh Is In), Charles Schwab (Stocks on Track for Positive Week Amid Peace Hopes)

3Zone euro : la contraction s'installe — et la BCE a choisi de durcir

Pendant que l'Amérique débat de la baisse des taux, l'Europe vient de les monter dans une économie qui cale. L'indice PMI composite de la zone euro est tombé à 47,5 en mai, contre 48,8 en avril — sous la barre des 50 qui sépare l'expansion de la récession —, signant la plus forte contraction de l'activité depuis deux ans et demi, avec un effondrement des commandes dans les services et des destructions d'emplois. L'industrie manufacturière, elle, est en récession quasi ininterrompue depuis le milieu de 2022. C'est dans ce paysage que la Banque centrale européenne a relevé jeudi son taux de dépôt à 2,25 %, une inflation ravivée par le choc énergétique la maintenant aux alentours de 4 % — l'Allemagne elle-même, pourtant en croissance de 0,3 % au premier trimestre, voyant son secteur privé se contracter pour le deuxième mois d'affilée.

Il y a dans ce geste une tristesse de manuel. Voici une banque centrale qui resserre le crédit au moment précis où l'activité se rétracte, parce qu'une inflation venue d'un détroit fermé à l'autre bout du monde l'oblige à choisir lequel de ses deux mandats trahir. Mais relever les taux contre un choc d'offre, c'est punir l'emprunteur pour une faute commise à Téhéran : pas un point de base ne rouvrira Ormuz, et chaque tour de vis monétaire ne fera qu'ajouter la récession à la cherté. Hayek nommait « présomption fatale » l'illusion d'un comité capable de fixer le juste prix du crédit pour trois cent quarante millions d'Européens aux situations infiniment diverses ; la voici à l'œuvre, sommée de durcir ce qu'elle avait trop longtemps relâché, et au plus mauvais instant. La zone euro découvre la stagflation — ce mot que les keynésiens des années 1970 juraient impossible — et y répond par l'outil le moins adapté qui soit. Quand l'offre se contracte, la réponse n'est pas dans la monnaie : elle est dans tout ce que Bruxelles s'interdit de produire.

Sources : Invezz (Euro zone economy weakens further as services demand and jobs decline), S&P Global (HCOB Eurozone Composite PMI), BCE (Staff macroeconomic projections, 2026)

4France : la croissance recule, le chômage remonte à 8,1 %

Derrière l'embellie boursière, l'économie réelle française décroche. Le PIB s'est contracté de 0,1 % au premier trimestre 2026, et l'Insee n'attend qu'une quasi-stagnation jusqu'à l'automne, la consommation des ménages ne devant progresser que de 0,3 % par trimestre. La Banque de France voit le chômage atteindre 8 % au milieu de l'année — il s'établit déjà à 8,1 % au premier trimestre, en hausse de 0,2 point, son plus haut niveau depuis début 2021, pendant que la croissance pour l'ensemble de 2026 est ramenée à 0,9 %. Le tout sur fond de dette publique attendue à 117,9 % du PIB cette année, et d'un déficit qui, faute de mesures, pourrait dépasser 6 % du PIB en 2027.

Le contraste avec les écrans de cotation a quelque chose d'obscène. Le CAC fête un baril qui baisse ; le chômeur, lui, compte les jours. Car voilà l'envers du décor que l'embellie financière dissimule : une économie qui ne crée plus de richesse, des ménages qui n'osent plus dépenser, un marché du travail qui se grippe — et un État qui, plutôt que de desserrer l'étau, prépare un budget de plus à coups de « contributions exceptionnelles ». On nous expliquera que la conjoncture est mondiale, que la guerre, que l'énergie. Mais l'Allemagne, frappée du même choc, croît quand la France recule : la différence n'est pas dans le baril, elle est dans le poids mort que chaque économie traîne. Un pays qui taxe le travail jusqu'à le décourager, qui réglemente l'embauche jusqu'à la rendre périlleuse, ne doit pas s'étonner que le travail se fasse rare. La stagnation française n'est pas une fatalité importée : c'est le rendement, enfin visible, de quarante ans de choix domestiques.

Sources : franceinfo (Prévisions de l'Insee pour l'économie française en 2026), AEF info (La Banque de France prévoit un chômage à 8 % mi-2026), Info du Jour (France 2026 : la croissance en berne)

5Faillites : la France franchit le record de 71 100 défaillances d'entreprises

Le chiffre est un séisme social. Sur douze mois glissants, la France a franchi le seuil de 71 100 défaillances d'entreprises — un record inédit depuis la crise financière de 2009 — menaçant directement 75 350 emplois, après près de 19 000 défauts au seul premier trimestre 2026. Les micro-entreprises de moins de trois salariés concentrent les trois quarts des cas, tandis que les PME de 20 à 99 salariés voient leur sinistralité bondir de 12,1 %. Et l'on choisit ce moment pour alourdir la barque : la revalorisation du SMIC au 1ᵉʳ juin protège mécaniquement le pouvoir d'achat des salariés, mais alourdit sans compensation les charges d'employeurs déjà au bord de la rupture.

C'est ici que Bastiat redevient d'une actualité brûlante. La hausse du salaire minimum, on la voit : c'est le bulletin de paie un peu plus garni, le « coup de pouce » qu'un ministre vient annoncer caméras allumées. Ce qu'on ne voit pas, c'est l'embauche qui ne se fera pas, le petit patron qui dépose le bilan, les trois emplois engloutis pour en avoir mieux rémunéré un. La générosité décrétée par l'État a toujours ce vice : elle distribue des avantages visibles en imputant à d'autres des coûts invisibles, et nomme « justice sociale » ce transfert dont la victime — le chômeur de demain — n'a pas voix au chapitre. Soixante et onze mille entreprises ne meurent pas d'un mauvais sort : elles meurent d'une accumulation de charges, de normes et de prélèvements dont chacun, pris isolément, paraissait raisonnable. Le bon économiste, écrivait Bastiat, est celui qui tient compte de l'effet qu'on ne voit pas. La France, elle, gouverne au seul spectacle de ce qui se voit — et s'étonne du cimetière qui grandit dans son dos.

Sources : CreditNews (Ce record de 71 100 défaillances qui révèle une crise profonde), Banque de France (Défaillances d'entreprises, avril 2026), FranceSoir (Revalorisation du SMIC au 1ᵉʳ juin 2026)

6Argentine : la tronçonneuse de Milei tient ses promesses — 4,4 % de croissance, l'inflation divisée par trois

Le contre-exemple vient du Sud. L'économie argentine a crû de 4,4 % en 2025, tirée par la consommation privée (+7,9 %), les exportations (+7,6 %) et un bond de 16,4 % de l'investissement ; l'inflation annuelle, qui frôlait 118 % en 2024, est retombée autour de 35 % en 2025, et le consensus la voit glisser vers 20 % cette année, l'inflation mensuelle s'étant stabilisée près de 3 %. Pour 2026, le FMI table sur 4 % de croissance, l'OCDE sur 3 %. Tout n'est pas idyllique : le pays doit honorer quelque 20 milliards de dollars d'échéances de dette cette année, le peso reste administré dans une bande mouvante, et la création d'emplois demeure inégale — autant de fragilités que les libéraux honnêtes ne doivent pas taire.

Mais l'essentiel est acquis, et il est cinglant pour nos doctrinaires de la dépense. Un homme est arrivé au pouvoir une tronçonneuse à la main, a supprimé des ministères, taillé dans la dépense publique, dérégulé à marche forcée — et là où l'on prophétisait l'effondrement et l'émeute, on observe la croissance qui revient et l'inflation qui s'effondre. Voilà ce que Paris, embourbé dans ses 71 000 faillites et son chômage qui remonte, devrait regarder en face : l'austérité de l'État n'est pas l'austérité du pays. Quand l'État cesse de capter l'épargne, de fausser les prix et d'étouffer l'initiative, l'économie réelle respire. Certes, le chemin argentin reste périlleux et la rechute n'est jamais exclue ; un redressement n'est pas un miracle, et nul ne sait encore si l'édifice tiendra l'épreuve des urnes. Mais le simple fait qu'il faille désormais discuter de la solidité d'un succès libéral, là où l'on ne prévoyait qu'un naufrage, vaut tous les discours. Hayek écrivait que la liberté est un pari sur l'inconnu ; Buenos Aires vient de rappeler qu'il rapporte parfois plus vite qu'on ne l'osait croire.

Sources : Rio Times (Argentina Economy 2026: Milei's Shock Therapy Is Working), FocusEconomics (Argentina's Economy Outlook Under Milei), Buenos Aires Herald (Milei's economy in 2026)

Le chiffre du jour
71 100
Le nombre de défaillances d'entreprises enregistrées en France sur douze mois glissants — un record absolu depuis la crise financière de 2009, menaçant quelque 75 350 emplois. Les trois quarts frappent des micro-entreprises de moins de trois salariés : ni grands groupes ni faits divers spectaculaires, mais l'érosion silencieuse du tissu qui fait vivre les territoires. Aucun choc extérieur n'explique seul ce chiffre ; il est le solde, enfin présenté, d'une addition de charges, de normes et d'impôts que chacun croyait indolore. Ce qu'on ne voit pas finit toujours par se compter.
La citation du jour
« L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »
— Frédéric Bastiat, L'État (1848)
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