La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Les cours du brut ont reflué après que l'Iran a fait savoir que ses opérations militaires contre Israël étaient terminées : le ministère iranien des Affaires étrangères a indiqué à CNBC avoir cessé ses frappes, tout en prévenant qu'il reprendrait les hostilités si Israël poursuivait ses attaques au Liban, quand Benjamin Netanyahou affirmait de son côté avoir suspendu ses frappes « pour l'instant », sans tenir son combat pour achevé. Le baril de Brent, qui avait bondi au-dessus de 97 dollars après une nouvelle salve de missiles, est retombé autour de 94,25 dollars, le WTI américain à 91,30 dollars ; dans le même mouvement, l'OPEP+ a décidé d'augmenter ses quotas de 188 000 barils par jour à compter de juillet, quatrième relèvement de production depuis la fermeture du détroit d'Ormuz.
La paix, même précaire, demeure la première des politiques économiques : il n'est pas de prospérité durable sous la menace permanente du missile. Mais l'épisode administre, en creux, une leçon que l'Occident s'entête à ne pas retenir. Si l'annonce d'une trêve lointaine suffit à faire fondre treize dollars de la facture pétrolière en quelques heures, c'est que nous avions laissé une poignée de théocrates et de cartels tenir notre thermostat énergétique. La prime de guerre qui s'évapore aujourd'hui n'était que le prix de notre dépendance d'hier — nucléaire bridé, gaz de schiste prohibé, forages bannis au nom d'une vertu qui s'achète, elle, au comptant. Quant à l'OPEP+, qui rouvre les vannes dès que les cours menacent de trop monter, elle nous rappelle qu'un cartel n'ajuste jamais sa production par philanthropie : il défend sa rente. La seule indépendance qui vaille n'est pas celle qu'on négocie à Vienne ou qu'on escorte à coups de frégates ; c'est celle qu'on produit chez soi.
Sources : CNBC (Oil prices ease after Iran says military operations against Israel are over), CNN (Iran and Israel halt strikes but warn they are ready to resume), NPR (Israel and Iran pull back after trading missile fire)
Le CAC 40 a retrouvé de l'élan à la faveur de la détente sur le pétrole, le brut repassant sous les 100 dollars et apaisant d'un coup les craintes inflationnistes. Les valeurs les plus sensibles au coût de l'énergie en ont été les premières bénéficiaires : Air France-KLM a bondi de 6,24 % et Accor de 3,13 %, tandis que TotalEnergies cédait plus de 1 %, pénalisé par le reflux des cours. La veille déjà, Wall Street avait rebondi grâce au sursaut des fabricants de puces — l'indice des semi-conducteurs de Philadelphie regagnant près de 7 % —, effaçant une partie de la débâcle de vendredi qui avait volatilisé un millier de milliards de dollars de capitalisation. Les regards se tournent désormais vers l'inflation américaine de mercredi et la BCE de jeudi.
Voilà des marchés qui, en trois séances, ont enterré l'intelligence artificielle, ressuscité les semi-conducteurs et fêté la paix — soit l'amplitude émotionnelle d'un adolescent, transposée à des milliers de milliards de dollars. Les mêmes puces que l'on disait condamnées vendredi rebondissent de 7 % lundi, non parce que leur valeur a changé, mais parce que l'humeur, elle, a tourné. Un marché qui s'envole ou s'effondre au gré d'une dépêche d'agence de presse ne valorise plus des entreprises : il négocie des manchettes et anticipe les humeurs d'une banque centrale. Nous l'écrivions samedi et la semaine ne nous dément pas — lorsque la moindre nouvelle géopolitique commande davantage les cours que les bilans, c'est le signe d'un capital désorienté, sevré de repères par dix années d'argent gratuit. La vraie information n'est pas dans l'amplitude des secousses ; elle est dans leur cause.
Sources : Bourse Direct / Zonebourse (Le CAC 40 retrouve de l'élan grâce à la détente sur le pétrole), Boursorama (Wall Street en hausse, rebond des semi-conducteurs et apaisement au Moyen-Orient), Zonebourse (La Bourse de Paris ouvre en hausse avec la détente du pétrole)
La Banque centrale européenne devrait relever jeudi son taux de dépôt de 2 % à 2,25 %, les marchés assignant à ce scénario une probabilité de l'ordre de 99 %, l'inflation de la zone euro s'étant établie autour de 3 % sous l'effet du choc énergétique de la guerre iranienne. Le mobile affiché : ancrer les anticipations d'inflation en montrant une volonté d'agir. Mais l'institut de Francfort relève dans un brouillard épais : l'activité privée s'est de nouveau contractée — le PMI composite repassé sous le seuil de 50 —, au point que certains analystes notent que « le secteur privé pourrait faire le travail de la banque à sa place » en refroidissant lui-même la demande.
C'est le dilemme classique de toute planification monétaire : on resserre toujours trop tard ce qu'on avait relâché trop tôt. La BCE, qui a inondé la zone euro de liquidités pendant une décennie, découvre qu'elle doit désormais durcir au moment précis où la conjoncture cale — au risque de précipiter la récession qu'elle prétend conjurer. La stagflation n'est pas une fatalité météorologique : c'est la signature d'une monnaie administrée par un comité qui ne peut, par construction, connaître le « bon » prix du crédit pour trois cent cinquante millions d'individus aux situations infiniment diverses. Hayek nommait cela la « présomption de savoir ». Que le ralentissement du secteur privé fasse aujourd'hui « le travail de la banque » n'est pas une bonne nouvelle : c'est le marché qui corrige, dans la douleur, ce que la planification a faussé. Une banque centrale qui en est réduite à espérer la récession pour calmer les prix avoue, sans le dire, l'échec de sa propre tutelle.
Sources : FXStreet (ECB preview: And so, the hiking begins), CNBC (The ECB is in a bind over rate hikes), Trading Economics (Euro Area Interest Rate)
Pendant que l'Occident s'épuise à juguler l'inflation, l'autre bout de l'Eurasie souffre du mal inverse : la Chine traverse sa plus longue séquence déflationniste depuis l'ouverture de son économie à la fin des années 1970, soit une dizaine de trimestres consécutifs de pressions sur les prix. L'inflation à la consommation y a été nulle en moyenne en 2025 et n'est attendue qu'à 0,8 % en 2026, loin de la cible officielle de 2 %, les prix à la production demeurant en territoire négatif. La parade de Pékin reste la même : exporter. Les exportations de voitures particulières ont bondi de 60,6 % sur un an au premier trimestre, tirées par les véhicules électriques et les batteries, soutenant une croissance que Goldman Sachs voit encore à 4,8 % cette année.
Le « miracle » chinois mérite qu'on en relise la mécanique sans complaisance. Une économie qui produit massivement plus qu'elle ne consomme, comprime délibérément le revenu de ses ménages et déverse l'excédent sur le reste du monde n'exporte pas seulement des marchandises : elle exporte sa déflation, c'est-à-dire son incapacité à faire vivre sa propre demande. L'Europe, qui relève ses taux pour combattre une inflation importée du Golfe, reçoit dans le même temps, par conteneurs entiers, les prix en baisse de l'atelier du monde — et n'y répond que par des droits de douane. Le consommateur, lui, sort gagnant de la voiture électrique à bas prix ; c'est le contribuable chinois, taxé pour subventionner la surcapacité, qui règle l'addition. Bastiat l'avait dit une fois pour toutes : ce que l'on voit, c'est l'usine qui tourne ; ce qu'on ne voit pas, c'est le marché intérieur qu'on a sacrifié pour la faire tourner.
Sources : Goldman Sachs (China's Economy Expected to Grow 4.8 % in 2026 Amid Surging Exports), Fortune (China's export-led growth looks unsustainable while deflation hits), Oxford Economics (The latest export from China is deflation)
Échaudé par le fiasco budgétaire de 2026, Sébastien Lecornu prépare déjà le budget 2027 et réunit en juin un comité d'alerte sur les finances publiques, censé « donner de la solennité » au moment. L'équation tient de la gageure : la Commission européenne a averti que le déficit français pourrait grimper de 5 % à 5,7 % du PIB faute de nouvelles économies, le rapporteur du budget Philippe Juvin chiffrant l'effort nécessaire entre huit et dix milliards d'euros — pendant que la charge de la dette et les dépenses militaires, elles, continuent de gonfler. Et pourtant le Premier ministre a d'ores et déjà exclu toute « hausse d'impôts » dans les textes de l'automne.
Récapitulons la promesse : pas de hausse d'impôts, pas de coupe sérieuse dans la dépense, et néanmoins réduction du déficit. Trois termes dont deux au moins sont incompatibles — c'est la quadrature du cercle érigée en programme de gouvernement. Quand un État refuse simultanément de taxer davantage et de dépenser moins, il ne lui reste qu'une variable d'ajustement : l'emprunt, c'est-à-dire l'impôt différé. Ricardo l'avait formalisé il y a deux siècles : toute dette publique est une imposition reportée sur les générations suivantes, majorée des intérêts. Promettre des économies sans nommer une seule dépense à supprimer, c'est gouverner par l'incantation et le comité. Au reste, un « comité d'alerte » sur des finances en feu depuis quarante ans a quelque chose du détecteur de fumée qu'installerait l'incendiaire : il sonnera fort, et ne sauvera rien.
Sources : Europe 1 (Budget 2027 : Sébastien Lecornu se prépare déjà), LCP (Budget 2027 : comment le gouvernement veut éviter une impasse à l'automne), AFP / Connaissance des énergies (Un budget à haut risque politique pour Sébastien Lecornu)
Le lendemain de la séance où Wall Street déclarait la fin de l'euphorie sur l'intelligence artificielle, Amazon a annoncé un accord pluriannuel de plusieurs milliards de dollars avec Corning pour la fourniture de fibre optique destinée à ses centres de données américains. L'accord crée 1 000 emplois industriels qualifiés dans les usines de Corning en Caroline du Nord, plus plusieurs centaines de postes de chantier, et vise à relocaliser un maillon devenu un goulet d'étranglement de l'infrastructure de l'IA. Il s'inscrit dans une vague : il fait suite au contrat de Corning avec Meta, jusqu'à 6 milliards de dollars conclu en janvier 2026, et à deux autres accords comparables avec des hyperscalers.
Tout l'enseignement tient dans le contraste de calendrier. Vendredi, le marché enterrait l'IA et effaçait mille milliards de dollars ; lundi, les entreprises qui la construisent réellement signaient des contrats pluriannuels et créaient mille emplois industriels — sans ministère, sans plan, sans subvention. C'est la moitié « créatrice » de la destruction créatrice chère à Schumpeter : d'un côté, des valorisations spéculatives qui se dégonflent, purge salutaire d'un malinvestissement nourri d'argent bon marché ; de l'autre, du capital privé patient qui relocalise une chaîne d'approvisionnement et bâtit la tuyauterie durable de l'économie numérique. Que nos planificateurs y méditent : mille emplois manufacturiers ne sont pas nés d'un « France 2030 » ni d'un comité interministériel, mais d'un simple contrat passé entre deux entreprises libres de calculer leur intérêt. La politique industrielle qui fonctionne porte un nom ancien et mal-aimé : le système des prix.
Sources : Corning (communiqué officiel — Amazon agreement, 1 000 jobs in North Carolina), Tech Times (Amazon, Corning strike multibillion-dollar fiber deal), WECT (Amazon's data center push fuels 1,000-job fiber optic agreement)