La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
La Bourse de Paris était attendue en baisse ce lundi matin, le contrat à terme sur le CAC 40 cédant 0,3 % vers 8 h 35, après que Donald Trump a de nouveau soufflé le chaud et le froid sur le commerce mondial durant le week-end. Le président américain a confirmé qu'il relèverait cette semaine de 15 % à 25 % les droits de douane sur les voitures et camions importés de l'Union européenne, invoquant la section 232 et un accord transatlantique de l'été dernier que Bruxelles « ne respecterait pas » — la Commission européenne récusant aussitôt l'accusation et se disant prête à « garder ses options ouvertes pour protéger les intérêts de l'UE ». Les constructeurs les plus exposés — Stellantis, Volkswagen et Volvo — anticipaient déjà, avant même cette escalade, plus de 5,9 milliards de dollars de surcoûts douaniers pour la seule année 2026.
Il y a, dans l'idée qu'on « protège » une économie en taxant ce qu'elle achète, une confusion que les libéraux dénoncent depuis Adam Smith sans jamais parvenir à l'extirper. Un droit de douane n'est pas payé par l'étranger qui vend : il est payé par le citoyen qui achète. Les 25 % dont Washington frappe la berline allemande ou l'utilitaire italien ne sont qu'un impôt déguisé sur l'automobiliste américain, prélevé à son insu et reversé à des producteurs nationaux moins efficaces — la définition même de ce que Bastiat nommait la « spoliation légale ». Que Bruxelles réplique par ses propres « instruments de défense commerciale » ne fera qu'ajouter une seconde taxe à la première : dans une guerre commerciale, les belligérants bombardent d'abord leurs propres consommateurs. La seule riposte réellement intelligente à un tarif étranger demeure le libre-échange unilatéral — mais elle exige un courage politique dont aucune capitale, à Washington pas plus qu'à Paris, ne semble aujourd'hui pourvue.
Sources : Zonebourse (La Bourse de Paris attendue en baisse, tensions USA-UE), Al Jazeera (Trump announces 25 % tariffs on EU cars, trucks), EV Magazine (Stellantis, VW and Volvo most exposed), Automotive News (VW Group, Stellantis face $5.9 bn in tariff costs)
Donald Trump a annoncé dimanche sur Truth Social que la marine américaine escorterait, à compter de ce lundi, les navires commerciaux bloqués dans le golfe Persique, qualifiant l'opération de « mesure humanitaire ». Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a aussitôt fait valoir que cette escorte militaire devrait calmer les prix du pétrole en sécurisant le passage par le détroit d'Ormuz, par où transitait avant le conflit près d'un cinquième de la consommation mondiale de brut. Le marché a entériné le message : le contrat de juillet sur le Brent cédait 0,8 % à 107,32 dollars lundi matin, le WTI reculant de 1 % à 100,92 dollars, après une fin de semaine où le blocage des tankers avait fait flamber les cours.
Voilà qui mérite une nuance que nos lecteurs ne nous pardonneraient pas d'escamoter : protéger la liberté des mers est l'une des très rares missions que le libéralisme classique reconnaît sans réserve à l'État. Adam Smith lui-même, apôtre du laissez-faire, tenait la défense pour « bien plus importante que l'opulence ». Qu'une frégate ouvre la route d'un pétrolier relève donc du régalien le plus pur — à mille lieues des mille interventions illégitimes dont l'État s'est entre-temps encombré. Mais l'épisode administre aussi une leçon que l'Occident s'obstine à ne pas retenir : si la fermeture d'un détroit lointain suffit à faire trembler nos économies, c'est que nous avons nous-mêmes saboté notre indépendance énergétique — nucléaire bridé hier, gaz de schiste prohibé, forages bannis. On finit toujours par payer en porte-avions ce qu'on a refusé de produire chez soi.
Sources : Bourse Direct / Zonebourse (Agenda macro, lundi 8 juin 2026), Ici Beyrouth (Scott Bessent : l'escorte militaire devrait calmer les prix du pétrole), Atlasinfo (L'escorte des navires pourrait alléger la pression sur les prix)
La séance de vendredi restera dans les annales : les fabricants de puces cotés à Wall Street ont vu fondre près de 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière en une journée. Nvidia a perdu 5 % — quelque 270 milliards de dollars partis en fumée —, Micron 9,1 % et Broadcom 7,5 %, portant la chute de ce dernier sur deux séances à 19 %, tandis que Marvell s'effondrait de 16 %. Le déclencheur : des prévisions de Broadcom jugées décevantes sur la demande de puces d'intelligence artificielle sur mesure, aggravées par un rapport sur l'emploi américain si robuste — 172 000 créations de postes — qu'il a propulsé le rendement à dix ans à 4,54 % et ruiné tout espoir de baisse des taux.
Une correction d'un billion de dollars en une séance n'est pas un accident : c'est une révélation. Depuis trois ans, le marché valorise l'intelligence artificielle comme s'il s'agissait d'une rente perpétuelle garantie par la Providence — et accessoirement par une Réserve fédérale supposée maintenir l'argent gratuit ad vitam. Il aura suffi qu'un seul fournisseur, Broadcom, avoue que la demande n'était pas tout à fait infinie, et qu'un seul chiffre, celui de l'emploi, rappelle que l'argent a de nouveau un prix, pour que l'édifice vacille. Les économistes autrichiens nommaient cela un malinvestissement : un capital massivement orienté par des taux artificiellement bas vers des promesses dont la rentabilité réelle reste à démontrer. La purge fait mal, mais elle est saine — c'est l'instant où le marché cesse de rêver et se remet à compter. Reste à savoir si la Fed de Kevin Warsh aura la fermeté de laisser ce dégrisement aller à son terme, ou si elle volera, une fois encore, au secours des cours.
Sources : Boursorama (Les semi-conducteurs font fondre 1 000 milliards de dollars), Seeking Alpha (Over $1T wiped out as chip selloff impacts Nvidia, Broadcom), CNBC (Broadcom, Micron and ARM sink, leading chip stocks lower)
L'indice des prix à la consommation américain de mai sera publié mercredi 10 juin à 14 h 30 (heure de Paris), et les prévisionnistes redoutent le pire : le nowcast de la Fed de Cleveland projette une inflation du deuxième trimestre à près de 6,9 % en rythme annualisé, tandis que l'enquête des prévisionnistes professionnels de la Fed de Philadelphie table sur 6 % — contre 2,7 % anticipés il y a seulement trois mois. En cause, pour partie, le renchérissement de l'énergie provoqué par la guerre au Moyen-Orient. Les marchés assignent encore près de 98 % de probabilité à un statu quo de la Fed à court terme, mais déjà 30 % à une hausse d'ici décembre.
Le nouveau président de la Réserve fédérale hérite du pire des héritages : une inflation qui réaccélère et une Maison-Blanche qui exige des taux bas. Kevin Warsh, que l'on disait partisan d'un assouplissement, découvre la vérité que tout banquier central finit par affronter — on ne décrète pas la baisse des prix, on la subit ou on la combat. Milton Friedman l'avait réduite à une formule que quarante ans de déni n'ont pas démentie : l'inflation est « toujours et partout un phénomène monétaire ». Les gouvernements qui ont fait tourner la planche à billets pendant la pandémie, puis multiplié les chèques et les boucliers tarifaires, récoltent aujourd'hui ce qu'ils ont semé, avec l'habituel décalage qui leur permet d'en accuser le pétrole, l'étranger ou la météo. Warsh n'a, en réalité, que deux options : tenir des taux élevés et provoquer la récession qu'il redoute, ou céder et laisser filer les prix. Il n'existe pas de troisième voie indolore — seulement l'illusion, soigneusement entretenue, qu'on pourrait l'inventer.
Sources : Yahoo Finance (Hot CPI report likely to put Fed on guard), CNBC (Inflation projected to hit 6 % in the second quarter), CNBC (Markets raise chances for a Fed rate hike)
La Banque centrale européenne devrait relever jeudi son taux de dépôt de 2 % à 2,25 %, scénario auquel souscrivent 85 % des économistes, l'inflation de la zone euro ayant atteint 3,2 % en mai, au plus haut depuis septembre 2023. Mais c'est à Paris que la mécanique fait le plus mal : l'OAT à dix ans — le taux auquel la France emprunte — a brièvement dépassé 4 % le 20 mai, du jamais-vu depuis 2009, avant de refluer autour de 3,6 à 3,7 %. Conséquence directe pour les ménages : les taux de crédit immobilier remontent, à 3,20 % sur quinze ans et 3,48 % sur vingt-cinq ans en moyenne, la conjonction de la hausse de la BCE et de la défiance obligataire contraignant les banques à réajuster leurs barèmes.
Voici l'enchaînement que nul gouvernement n'ose nommer : un État qui emprunte près de 6 % de son PIB chaque année finit par concurrencer ses propres citoyens sur le marché du crédit. Chaque dixième de point arraché à l'OAT par la défiance des prêteurs se répercute mécaniquement sur le barème du jeune couple qui veut acheter son premier logement. La « prime de risque française » — l'écart de taux que les marchés exigent pour détenir notre dette plutôt que celle de l'Allemagne — n'est pas une abstraction de salle de marché : c'est un impôt invisible, prélevé sur l'accédant à la propriété, sur l'artisan qui cherche à financer sa machine, sur tous ceux qui n'ont pas la signature de l'État. Quarante ans de déficits ininterrompus se paient ainsi, non par ceux qui les ont votés, mais par ceux qui empruntent après eux. Ricardo appelait cela l'équivalence : la dette d'aujourd'hui n'est jamais que l'impôt de demain. À ceci près que demain, c'est déjà l'agence bancaire qui le perçoit.
Sources : Boursorama (Une hausse de la BCE en juin considérée comme acquise), France Épargne (OAT et BCE poussent les taux à la hausse), CAFPI (Les taux de crédit immobilier en juin 2026)
Pendant que les places financières vivent au rythme des banques centrales, l'économie productive française enregistre une hémorragie historique : les défaillances d'entreprises ont atteint 69 938 sur douze mois en mars 2026, un sommet absolu. Au premier trimestre, 19 243 procédures ont été ouvertes, en hausse de 6 % sur un an ; hors micro-entreprises, les faillites ont bondi de 103,7 % depuis 2017 et dépassent de 16,5 % le pic de septembre 2009, au plus fort de la Grande Récession. Le taux de chômage, lui, est remonté à 7,9 %, et les secteurs les plus touchés — construction, commerce de détail, restauration — sont précisément ceux qui emploient le plus de Français modestes.
Il y a quelque indécence à célébrer des records boursiers la semaine même où l'on bat des records de faillites. Les deux chiffres mesurent pourtant la même réalité vue de ses deux extrémités : d'un côté, un capital qui se réfugie dans une poignée de méga-capitalisations dopées à la liquidité ; de l'autre, le tissu des PME et des artisans qui, lui, n'a jamais eu accès à l'argent gratuit et meurt de coûts énergétiques, de charges et d'un crédit redevenu cher. C'est la France réelle — celle du garagiste, du restaurateur, du maçon — qui acquitte la facture des années d'argent facile et de dépense publique débridée. Schumpeter parlait de « destruction créatrice », et il avait raison : une économie vivante doit pouvoir laisser mourir ce qui n'est plus viable. Mais ce que nous observons n'est pas la sélection du marché ; c'est l'asphyxie d'entreprises saines sous le poids conjugué de l'impôt, de la norme et d'une dette publique qui leur a confisqué le crédit. Détruire, l'État sait faire. Créer, c'est une autre affaire — et cela ne se décrète pas.
Sources : Allianz Trade (Défaillances d'entreprises en France au 1er trimestre 2026), Offres-Travail (69 000 défaillances attendues en 2026), Banque de France (Défaillances d'entreprises, statistiques)