La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Il faut relire la semaine écoulée comme un roman d'apprentissage : lundi, mardi et mercredi, records en série à Wall Street ; jeudi, sommet absolu du Dow Jones à 51 561,93 points ; vendredi, effondrement du Nasdaq de 4,18 % — sa pire séance depuis avril 2025 — sur l'annonce de 172 000 créations d'emplois en mai, plus du double des attentes. Dans la foulée, le rendement du Trésor américain à dix ans a bondi de 6 points de base à 4,54 % et le dollar s'est raffermi à 1,1611 pour un euro, les opérateurs intégrant qu'une économie aussi vigoureuse interdit à la Réserve fédérale de Kevin Warsh toute baisse de taux — et pourrait même justifier une hausse d'ici la fin de l'année.
Le dimanche est propice aux questions simples, en voici une : qu'est-ce qu'un marché qui s'effondre quand l'économie va bien ? Réponse : ce n'est plus un marché d'actions, c'est un marché de taux déguisé. Des années d'argent gratuit ont appris aux investisseurs à valoriser non pas les profits des entreprises mais la fonction de réaction de la banque centrale — au point qu'une bonne nouvelle pour l'emploi devient une mauvaise nouvelle pour les indices. Cette inversion n'est pas une bizarrerie technique : elle mesure la profondeur de la distorsion que la politique monétaire a infligée à la formation des prix. La purge de vendredi, de ce point de vue, est moins une crise qu'un début de convalescence — le moment où le capital recommence, péniblement, à se demander ce que valent les choses plutôt que ce que fera le banquier central.
Sources : ABC Bourse / Agefi-Dow Jones (Les taux américains et le dollar bondissent), CNBC (U.S. payrolls rose by 172,000 in May)
L'agenda de la semaine du 8 au 12 juin se lit comme un condensé de la financiarisation du monde : la Banque centrale européenne rendra jeudi à 14 h 15 une décision que les économistes de Goldman Sachs voient se solder par une hausse de 25 points de base, malgré une croissance de la zone euro plus faible que prévu — l'institution devrait s'abstenir de toute indication sur la suite et répéter son mantra du « réunion par réunion ». Mercredi, l'indice des prix à la consommation américain de mai dira si la Fed peut encore éviter une hausse de taux d'ici décembre ; le même jour, la Chine publiera ses prix à la consommation et à la production, et Oracle puis Adobe livreront leurs résultats trimestriels. Vendredi, l'inflation française définitive de mai clôturera la séquence.
On mesure rarement l'étrangeté de cette liturgie hebdomadaire : des dizaines de milliers de gérants, d'économistes et de journalistes suspendus aux lèvres d'une poignée de fonctionnaires non élus qui fixent le prix de l'argent — le plus important de tous les prix — par délibération de comité. Hayek y voyait la « présomption fatale » par excellence : prétendre centraliser une information que seul le marché disperse. Qu'une économie continentale retienne son souffle avant chaque conférence de presse de Christine Lagarde n'est pas un signe de sophistication financière ; c'est l'aveu que le capitalisme contemporain a remis son thermostat à un planificateur. Les libéraux qui réclament des taux fixés par le marché plutôt que par décret passent pour des doux rêveurs — jusqu'au jour où l'on se souviendra qu'aucun comité n'a jamais su mieux que des millions d'épargnants ce que vaut le temps.
Sources : ABC Bourse / Agefi-Dow Jones (Agenda du 8 au 12 juin), Boursorama (Une hausse de la BCE en juin considérée comme acquise)
Le cessez-le-feu israélo-libanais conclu à Washington n'aura pas tenu une semaine sur le papier : la milice soutenue par l'Iran l'a rejeté jeudi, refusant de retirer ses troupes du sud du Liban et condamnant les négociations entre Beyrouth et Israël — Téhéran ayant fait savoir qu'un cessez-le-feu au Liban était la condition de tout accord de paix durable avec Washington. Résultat : le Brent pour août s'est maintenu à 95,29 dollars le baril et les contrats à terme ont terminé la semaine en hausse de 3 à 6 %, les flux pétroliers transitant par le détroit d'Ormuz — un cinquième de la consommation mondiale avant-guerre — demeurant très inférieurs à leurs niveaux d'avant le conflit. « Ormuz reste de fait toujours quasi fermé, et plus la situation dure, plus le risque augmente pour l'économie mondiale », résume Xavier Chapard (LBP AM).
Trois mois de guerre auront au moins servi de travaux pratiques de géopolitique de l'énergie. Première leçon : les communiqués mentent, les prix non — tant que le baril campe au-dessus de 95 dollars, les marchés ne croient pas à la paix, quoi qu'en disent les chancelleries. Deuxième leçon : la « souveraineté énergétique » proclamée à chaque crise depuis 1973 demeure un slogan tant qu'on interdit chez soi — forages, nucléaire jadis freiné, gaz de schiste prohibé — ce qu'on achète à prix d'or chez les autres. L'Europe redécouvre tous les quinze ans qu'elle a confié son chauffage et ses transports à des régimes qui la détestent, s'en indigne, subventionne, puis oublie. Le marché, lui, n'oublie rien : il facture.
Sources : Investing.com (Les prix du pétrole se stabilisent après le rejet du cessez-le-feu), ABC Bourse (Agenda du 8 au 12 juin)
La préparation du budget 2027 s'annonce comme un chef-d'œuvre de procédure : le gouvernement a lancé une « mission d'experts indépendante » — Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla — chargée de proposer d'ici juillet des « scénarios de redressement des comptes publics », pendant qu'un comité d'alerte sur les finances publiques présidé par Sébastien Lecornu se tiendra en juin et que l'Inspection générale des finances planche sur les conséquences d'une reconduction du budget actuel par loi spéciale — conclusions attendues mi-juin. L'enjeu est connu de tous : la Commission européenne prévient que le déficit public, visé à 5 % du PIB cette année, pourrait grimper à 5,7 % en 2027 sans mesures nouvelles, alors que l'objectif de 40 milliards d'euros d'économies fait déjà resurgir l'idée de taxes exceptionnelles sur les hauts revenus et les « surprofits ».
Il y a quelque chose de touchant dans cette frénésie de comités : la France connaît son diagnostic depuis quarante ans — elle dépense 57 % de son PIB, record du monde développé — mais préfère commander une énième expertise plutôt que d'ouvrir le seul dossier qui compte, celui du périmètre de l'État. Notons l'asymétrie révélatrice : quand il s'agit de trouver 40 milliards, les « taxes exceptionnelles » sont « sur la table » en quelques jours ; quand il s'agit de supprimer une agence, un comité, une niche ou un échelon administratif, il faut une mission, un rapport, une concertation et généralement un enterrement. Tocqueville décrivait déjà cette pente : un pouvoir qui « préfère tout régler que tout réformer ». Le calendrier ajoute sa propre ironie — un budget d'économies présenté à six mois d'une présidentielle, par un gouvernement que personne ne veut censurer mais que personne ne veut soutenir. On prend les paris : la loi spéciale, cette procédure d'exception devenue rituelle, a de beaux jours devant elle.
Sources : LCP (Budget 2027 : comment le gouvernement veut éviter une impasse), Europe 1 (Budget 2027 : Lecornu se prépare déjà)
Avec un gazole à 2,072 euros le litre et un SP95-E10 à 2,022 euros au 1er juin, la facture de la guerre au Moyen-Orient s'affiche dans toutes les stations-service de France — même si franceinfo observe une décrue récente, une station sur trois repassant sous les 2 euros pour le gazole. Le ministre de l'Économie Roland Lescure note que la consommation de carburants a chuté de 14 % en mai sur un an, et le gouvernement a dégainé une enveloppe globale de 1,2 milliard d'euros — 470 millions « déjà dépensés », 710 millions d'« aides nouvelles » et « ciblées » — pour soutenir les automobilistes, tout en excluant officiellement toute hausse d'impôts.
Rappelons l'arithmétique que la communication gouvernementale omet : sur un litre d'essence à 2 euros, environ la moitié part en TICPE et en TVA — l'État français est, de très loin, le premier bénéficiaire de chaque plein. Le voilà donc qui prélève un euro sur deux à la pompe, puis qui annonce solennellement « aider » les Français à hauteur de 1,2 milliard — soit une fraction de ce que la seule hausse des prix lui rapporte mécaniquement en TVA. Bastiat aurait reconnu là sa grande fiction : l'État qui rend en aumône ciblée, après frais de dossier et conférence de presse, une petite partie de ce qu'il a confisqué en silence. Si l'on voulait vraiment soulager l'automobiliste, il existerait un instrument d'une simplicité désarmante : baisser la taxe. Mais une taxe baissée ne se distribue pas, ne se cible pas, ne s'inaugure pas — elle ne rapporte aucune gratitude. L'aide, si.
Sources : franceinfo (Carte des prix des carburants), Roole (Les tarifs au 1er juin 2026), L'Argus (Les taxes coûtent-elles plus cher que le carburant ?)
Pendant que Washington empile les tarifs douaniers et que Bruxelles peaufine ses « instruments de défense commerciale », le commerce extérieur chinois a progressé de 14,9 % sur un an au cours des quatre premiers mois de 2026, avec des exportations en hausse de 11,3 % et des ventes de véhicules électriques à l'étranger qui bondissent de 68,1 %. La Libre souligne que cette vigueur résiste aux droits de douane américains comme à la guerre au Moyen-Orient, et Pékin vient d'enfoncer le clou en exemptant de droits de douane les exportations de 53 pays africains depuis le 1er mai. Les prix à la consommation et à la production chinois de mai, publiés mercredi, diront si cette machine exportatrice continue de flirter avec la déflation.
Savourons le paradoxe du dimanche : la dictature communiste pratique l'ouverture commerciale pendant que les démocraties libérales redécouvrent les délices du protectionnisme. Qu'on ne s'y trompe pas — le libre-échange à la chinoise est un mercantilisme habile, gorgé de subventions, et l'exemption africaine relève de la diplomatie d'influence plus que de la doctrine ricardienne. Mais la leçon vaut pour nous : chaque barrière que l'Occident érige pour se « protéger » offre à Pékin un marché de plus à séduire, et l'Afrique vient d'en faire l'expérience. On ne défend pas un modèle en cessant de commercer ; on le défend en restant le partenaire le plus prospère, le plus fiable et le plus libre. Montesquieu appelait cela le doux commerce. Ses héritiers autoproclamés feraient bien de le relire avant que d'autres ne l'appliquent à leur place — et à leur profit.
Sources : Chine Magazine (Commerce extérieur chinois +14,9 %), La Libre (Un commerce extérieur vigoureux), APA News (53 pays africains exemptés de droits de douane)