La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Vingt-quatre heures après le record absolu du Dow Jones, la Bourse de New York a connu vendredi sa séance la plus noire depuis plus d'un an : le Nasdaq Composite s'est effondré de 4,18 % à 25 709,43 points — plus forte chute depuis avril 2025 —, le S&P 500 a cédé 2,64 % à 7 383,74 points et le Dow Jones a perdu 695,15 points (−1,35 %) à 50 866,78 points. Boursorama relie la débâcle à la conjonction d'une vente massive sur les semi-conducteurs et d'une remontée des rendements obligataires, déclenchées toutes deux par un rapport sur l'emploi bien meilleur que prévu qui a réduit à néant l'espoir d'une baisse rapide des taux de la Réserve fédérale.
La séquence administre une leçon que les enthousiastes de la veille feraient bien de méditer. Quand une économie qui crée deux fois plus d'emplois que prévu provoque l'effondrement des actions, c'est que le marché ne valorise plus la prospérité des entreprises mais la générosité de la banque centrale. Friedrich Hayek avait nommé ce phénomène : l'argent facile fausse les signaux de prix et détourne le capital de ses usages les plus productifs vers les paris les plus spéculatifs — au premier rang desquels, aujourd'hui, une poignée de valeurs de l'intelligence artificielle valorisées comme si la croissance ne devait jamais s'interrompre. La correction de vendredi n'est pas un accident : c'est le marché qui, en quelques heures et sans qu'aucune autorité ne l'ordonne, recommence à distinguer une entreprise rentable d'une promesse de rentabilité. Douloureux pour les portefeuilles, salutaire pour l'allocation du capital.
Sources : Boursorama (Bourses en berne après le rapport sur l'emploi), CNBC (U.S. payrolls rose by 172,000 in May)
Le Bureau of Labor Statistics a publié vendredi un rapport sur l'emploi de mai bien plus robuste que prévu : 172 000 créations de postes non agricoles, contre un consensus du Dow Jones à 80 000, après 179 000 en avril (révisé à la hausse). CNBC détaille un taux de chômage stable à 4,3 % et un salaire horaire moyen en progression de 3,4 % sur un an, les gains se concentrant dans les loisirs et l'hôtellerie, les soins de santé et même un retour timide de l'industrie manufacturière. UPI souligne que la publication a pris à contre-pied les pessimistes que l'enquête ADP de mercredi — 37 000 créations seulement — avait convaincus d'un effondrement imminent du marché du travail.
Voilà le marché du travail américain qui, une fois de plus, se montre plus résilient que les modèles des économistes et que les paniques des opérateurs. La leçon n'est pas conjoncturelle, elle est de méthode : l'enquête ADP annonçait 37 000 emplois, le BLS en compte 172 000 — un écart de 135 000 que l'on présentera demain comme une « surprise », alors qu'il s'agit simplement de la marge d'erreur ordinaire d'une statistique que l'on révise deux fois. Oskar Morgenstern le rappelait dès 1950 : la précision affichée des données macroéconomiques est une illusion d'optique. Le scandale n'est pas que ces chiffres soient imparfaits — ils le seront toujours —, mais qu'une institution comme la Fed prétende régler le sort de la première économie mondiale en pilotant à vue sur des indicateurs dont elle sait l'imprécision. Un marché du travail solide devrait être une nouvelle réjouissante ; il faut toute la perversité d'un système accoutumé à l'argent gratuit pour la recevoir comme une catastrophe.
Sources : CNBC (U.S. payrolls rose by 172,000 in May), UPI (U.S. added 172,000 nonfarm jobs in May), BLS (Employment Situation — May 2026)
La Bourse de Paris a mieux résisté que New York, le CAC 40 ne cédant que 0,32 % à 8 218,24 points vendredi — BFM Bourse note que la séance parisienne a basculé dans le rouge après la publication de l'emploi américain, qui a relancé la perspective de taux durablement élevés des deux côtés de l'Atlantique. Sur les marchés à terme, le baril de Brent s'est stabilisé autour de 95 dollars mais termine la semaine en hausse de plus de 4 %, les opérateurs constatant que le cessez-le-feu israélo-libanais annoncé à Washington n'a toujours pas été ratifié par le Hezbollah et que les négociations américano-iraniennes sur la réouverture du détroit d'Ormuz n'ont produit aucune avancée tangible.
La résistance relative de Paris face à l'effondrement de New York illustre une vérité que l'on oublie en période d'euphorie : une Bourse moins gorgée de valeurs technologiques surévaluées est aussi une Bourse qui tombe de moins haut. Le CAC 40, longtemps moqué pour son tropisme « vieille économie » — luxe, industrie, énergie —, encaisse mieux le retournement précisément parce qu'il n'avait pas participé à la même fuite en avant spéculative. Quant au pétrole, il continue de faire ce que les chancelleries peinent à faire : dire la vérité. Tant que le baril campe au-dessus de 90 dollars et progresse sur la semaine, c'est que les marchés ne croient pas une seconde à la désescalade que les communiqués diplomatiques proclament. Le prix, écrivait Hayek, est le plus honnête des messagers — encore faut-il accepter de l'écouter.
Sources : BFM Bourse (Le CAC 40 termine dans le rouge), Fortune (Current price of oil as of June 5, 2026)
Le conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne rendra sa décision jeudi 11 juin, et le rapport sur l'emploi américain n'a fait que renforcer un consensus déjà solide : Boursorama rapporte que la hausse de 25 points de base de juin est désormais considérée comme acquise, y compris par les membres les plus accommodants du Conseil, et qu'une seconde est jugée probable en septembre. Le taux de dépôt passerait ainsi de 2,00 % à 2,25 %, face à une inflation de la zone euro accélérant à 3,2 % en mai, avec une composante services et une inflation sous-jacente toutes deux orientées à la hausse — signe d'une diffusion des pressions sur les prix que Francfort ne peut plus ignorer.
Que la BCE relève ses taux au moment même où la Fed renonce à les baisser referme une parenthèse de plusieurs années d'argent quasi gratuit. Mais qu'on n'aille pas confondre ce mouvement avec un accès de rigueur : avec une inflation à 3,2 % et un taux de dépôt qui, même après la hausse, plafonnera à 2,25 %, le taux réel de la zone euro demeurera négatif. La BCE continuera, le lendemain de son tour de vis, de taxer l'épargne et de subventionner l'emprunt. Ludwig von Mises l'avait dit sans détour : l'inflation n'est pas une fatalité, c'est une politique — le produit d'une création monétaire que ni la guerre ni le pétrole ne suffisent à expliquer. Présenter comme un effort de discipline le passage d'une politique très laxiste à une politique un peu moins laxiste relève de la rhétorique. L'épargnant européen, lui, entre dans son quatrième mois consécutif au-dessus de la cible sans le moindre point de rémunération réelle.
Sources : Boursorama (Une hausse de la BCE en juin considérée comme acquise), Bourse Direct (La hausse de taux est-elle acquise ?)
Loin des écrans de cotation, l'économie française envoie des signaux autrement plus inquiétants. Club Patrimoine rappelle que l'OFCE table sur une remontée du taux de chômage à 8 % en 2026 — barre franchie pour la première fois depuis 2021 selon les chiffres de l'Insee, et qui pourrait atteindre 8,3 % fin 2027 au gré de destructions nettes d'emplois. Dans le même temps, la Banque de France recense près de 70 000 défaillances d'entreprises en cumul sur douze mois, en hausse de plus de 6 % sur un an, le premier trimestre 2026 ayant à lui seul enregistré près de 19 000 procédures.
Le contraste entre des marchés financiers qui battent des records une semaine et s'effondrent la suivante, d'un côté, et une économie réelle qui détruit des emplois et liquide ses entreprises, de l'autre, n'a rien d'un paradoxe : c'est la signature d'un pays où le capital fuit la production parce que la production est devenue le secteur le plus taxé et le plus réglementé de l'économie. Frédéric Bastiat invitait à toujours chercher « ce qu'on ne voit pas » : derrière chaque défaillance se cache non pas la fatalité du « cycle », mais l'addition très concrète des charges, des seuils sociaux, des délais administratifs et de l'instabilité fiscale qui transforment chaque embauche en pari et chaque investissement en acte de foi. Soixante-dix mille faillites ne sont pas un accident conjoncturel ; elles sont le bilan comptable, ligne à ligne, de quarante ans d'empilement normatif. Le diagnostic est connu ; seul manque le courage d'en tirer les conséquences.
Sources : Club Patrimoine (Chômage et activité en France en 2026), Banque de France (Défaillances d'entreprises 2026-02)
Pendant que l'Europe peine à ramener son inflation sous les 3 %, l'Argentine de Javier Milei affiche un bilan que peu d'observateurs jugeaient possible il y a dix-huit mois : Contrepoints relève une inflation annuelle ramenée à 31,5 % en 2025 — son plus bas niveau depuis huit ans — contre 211 % à la prise de fonctions fin 2023, et une prévision de croissance du FMI de 5 % pour 2026, portée par l'agriculture, les mines et le lithium. La trajectoire reste fragile et contestée : certains analystes soulignent que la désinflation s'est payée d'une compression des salaires réels et de destructions d'emplois dans l'industrie, et que la croissance se concentre dans des secteurs peu créateurs de postes.
L'Argentine offre l'expérience naturelle dont rêvent les économistes et que la prudence des gouvernements interdit d'ordinaire : que se passe-t-il quand un pays applique sans demi-mesure le programme libéral — coupes budgétaires, déréglementation du logement, flexibilité du travail, refus catégorique de la planche à billets ? Le résultat, à dix-huit mois, est une inflation divisée par près de sept et une économie qui repart. Honnêteté oblige, le coût social de transition fut réel et brutal, et l'on aura raison d'attendre que la croissance se diffuse à l'emploi pour conclure. Mais la comparaison s'impose d'elle-même : pendant que Buenos Aires démontre qu'on peut briser une hyperinflation en cessant de la financer, Paris cherche encore 10 milliards d'économies supplémentaires sans toucher à la dépense, et s'étonne que ses entreprises ferment. L'expérience argentine ne prouve pas que tout y est réussi ; elle prouve que l'immobilisme français n'est pas une fatalité, mais un choix.
Sources : Contrepoints (L'Argentine de Milei : l'inflation au plus bas), Yahoo Finance (Milei's inflation 'miracle' — a warning, not a blueprint)