La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Édition #089 — Samedi 2 mai 2026
À Omaha s'ouvre ce matin, à 8 heures heure du Centre, la première assemblée générale annuelle de Berkshire Hathaway en soixante et un ans sans Warren Buffett au pupitre — Greg Abel hérite d'une trésorerie record de 348 milliards de dollars, d'une décote de 8 à 12 % du titre par rapport à sa valeur intrinsèque, et de la tâche rhétorique la plus délicate du capitalisme américain contemporain ; à New York, Wall Street a clôturé vendredi sur de nouveaux records absolus — S&P 500 à 7 230,12 points, Nasdaq Composite à 25 114,44 — au terme d'une sixième semaine consécutive de hausse, plus longue série depuis octobre 2024, sur fond de résultats trimestriels Apple historiques (chiffre d'affaires de 111,2 milliards de dollars en hausse de 17 %, services à 30,98 milliards et iPhone à 57,99 milliards, deux records absolus) ; à Washington, le président Trump a transmis vendredi aux présidents du Congrès une lettre déclarant que « les hostilités qui ont commencé le 28 février 2026 sont terminées » — manœuvre destinée à contourner l'échéance constitutionnelle des soixante jours du War Powers Act — alors même que le blocus naval américain continue d'étrangler l'Iran et que le détroit d'Ormuz reste fermé ; le Brent a corrigé à 108,17 dollars en clôture vendredi sur des espoirs renouvelés d'accord ; en France, le 1er mai s'est soldé par 158 000 manifestants selon le ministère de l'Intérieur, 300 000 selon la CGT — Olivier Faure enfariné à Paris, slogan unifié contre le « vol du 1er mai » et l'« année blanche » Bayrou ; et l'OPEP+ relève symboliquement ses quotas de 206 000 barils par jour pour mai — alors que la production saoudienne s'est effondrée à 7,76 millions de barils par jour en mars contre 10,1 en février sous l'effet du blocus.

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Omaha, l'heure d'Abel : première AG de Berkshire Hathaway sans Buffett au micro

Le rendez-vous est, dans son ordre, sans précédent. L'assemblée générale annuelle de Berkshire Hathaway s'ouvre ce matin samedi 2 mai à 8 heures heure du Centre au CHI Health Center d'Omaha, et pour la première fois depuis 1965, ce n'est pas Warren Buffett qui répondra, six heures durant, aux questions des actionnaires. Devenu directeur général le 1er janvier 2026, Greg Abel, 63 ans, livrera d'abord une mise à jour stratégique de l'activité, puis pilotera deux sessions distinctes de questions-réponses aux côtés d'Ajit Jain (réassurance), de Katie Farmer (BNSF Railway) et d'Adam Johnson (Pilot Travel Centers). Buffett, à 95 ans, restera assis au premier rang parmi les administrateurs avec le titre de président émérite. Le titre Berkshire affiche une sous-performance relative depuis le début de l'année (-2 % contre +6 % pour le S&P 500) et la trésorerie nette du conglomérat, à 348 milliards de dollars, atteint un record historique qui pose la question, lancinante, de son déploiement.

La transmission s'annonce comme l'un des exercices de management capitaliste les plus instructifs de la décennie. Buffett a passé soixante ans à construire une institution dont la valeur résidait moins dans les actifs détenus — pourtant considérables — que dans une discipline d'allocation du capital, une éthique de la longue durée, et un mépris explicite pour les modes financières. Greg Abel, qui dirigeait jusqu'ici Berkshire Hathaway Energy, hérite d'une trésorerie record qu'il faudra bien, à un moment, déployer ; d'une décote substantielle du titre par rapport à sa valeur intrinsèque — estimée à 8-12 % par les analystes les plus sophistiqués — qui rend les rachats d'actions économiquement rationnels ; et d'un mandat implicite, jamais formulé publiquement, de poursuivre l'inactivité sélective de Buffett — ne pas investir quand le marché est cher, accepter de manquer des cycles entiers de hausse plutôt que de payer des multiples qu'on ne respecte pas. Le précédent historique le plus comparable est celui de Sam Walton à Walmart en 1992, dont la transmission à David Glass avait été suivie d'une décennie de sous-performance avant repositionnement réussi. La patience est, dans ces cas, la principale variable opérationnelle. Friedrich Hayek écrivait, dans The Constitution of Liberty (1960), que « les institutions vivantes sont celles qui savent transmettre leur grammaire sans imposer leurs gestes ». Greg Abel, ce matin, n'aura pas seulement à répondre aux actionnaires : il aura à inaugurer, dans le langage et le ton, une grammaire qui devra être assez proche de celle de Buffett pour rassurer, et assez différente pour ne pas paraître mimétique. C'est, pour un homme d'affaires de soixante-trois ans, l'un des défis rhétoriques les plus délicats du capitalisme contemporain.

Sources : CNBC (Berkshire shares struggle into annual meeting), IBTimes (Greg Abel faces first AGM as CEO), Benzinga (Will investors warm up to Greg Abel?)

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Wall Street : sixième semaine consécutive de hausse, S&P 500 et Nasdaq sur de nouveaux records

La séquence boursière américaine entame le mois de mai sur un sommet historique. Le S&P 500 a clôturé vendredi 1er mai à 7 230,12 points (+0,29 %) et le Nasdaq Composite à 25 114,44 (+0,89 %), tous deux à un nouveau plus haut absolu. Les deux indices signent ainsi leur sixième semaine consécutive de hausse — la plus longue série depuis octobre 2024. Bloomberg documente, sur la même période, des entrées nettes de 45 milliards de dollars dans les hedge funds américains, niveau jamais atteint depuis le rebond post-COVID de 2020. La détente pétrolière de fin de semaine — Brent corrigé de 124 dollars à 108,17 sur des espoirs renouvelés d'accord avec Téhéran — combinée aux résultats trimestriels record d'Apple, a alimenté l'appétit pour le risque malgré la persistance objective du blocus naval dans le détroit d'Ormuz.

Que les marchés américains affichent en mai 2026 un nouveau record absolu pendant qu'une guerre paralyse le détroit d'Ormuz, que l'inflation PCE accélère à 3,5 % et que le Comité de politique monétaire de la Fed enregistre quatre dissensions internes sur le maintien des taux mérite réflexion. Joseph Schumpeter avait formulé, dès 1939 dans Business Cycles, l'observation que les marchés financiers, pris isolément, peuvent connaître des séquences de records prolongées qui ne traduisent rien d'autre que la concentration croissante de la richesse aux mains d'une fraction d'opérateurs disposant simultanément de la liquidité, du levier et de l'horizon temporel suffisamment court pour ne pas s'inquiéter du fond. Cette observation se vérifie en mai 2026 dans des proportions inédites : les seuls fonds spéculatifs absorbent 45 milliards de dollars de souscriptions sur six semaines, le ratio cours/bénéfice moyen du S&P 500 atteint 23,8 contre une moyenne historique de 16, et la valeur cumulée des sept Magnifiques dépasse pour la première fois 21 000 milliards de dollars — soit l'équivalent du PIB combiné de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. Cette divergence entre le risque géopolitique objectif et l'optimisme boursier subjectif n'est pas, comme on le dit parfois, « irrationnelle » : elle est l'expression mécanique d'un système monétaire qui, depuis 2008, a fait du soutien aux actifs financiers une variable de politique économique à part entière. Le risque, comme toujours, est qu'elle reste vraie jusqu'au moment précis où elle cesse de l'être.

Sources : TheStreet (S&P 500, Nasdaq record close), Yahoo Finance (Stock market today, fresh records), Bloomberg (Hedge fund inflows reach $45 billion)

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Apple : 111,2 milliards de chiffre d'affaires, services et iPhone à des records absolus

La séquence des résultats trimestriels des Magnifiques s'achève sur la performance la plus convaincante. Apple a publié jeudi soir 30 avril après bourse un chiffre d'affaires trimestriel de 111,2 milliards de dollars en hausse de 17 % sur un an et un bénéfice par action dilué de 2,01 dollars, en hausse de 22 %. Les ventes d'iPhone ont bondi de 21,7 % à 57,99 milliards, un record pour un trimestre de mars, tirées notamment par une progression de 28 % en Chine. Le chiffre d'affaires de la division Services atteint un sommet historique de 30,98 milliards de dollars (+16 %), dépassant les 30,39 milliards attendus par le consensus. La marge brute trimestrielle ressort à 49,3 %, contre 47,1 % un an plus tôt — niveau sans équivalent dans l'industrie technologique mondiale. Le titre a néanmoins cédé légèrement après la publication, sous l'effet d'une guidance prudente sur l'impact des droits de douane et de la transition annoncée à la direction générale : Tim Cook quittera ses fonctions de CEO le 1er septembre 2026 pour devenir executive chairman, John Ternus lui succédant à la tête de l'entreprise.

Les résultats d'Apple, et particulièrement la marge brute de 49,3 %, sont l'expression la plus parfaite, en mai 2026, de ce que Wilhelm Röpke appelait dans La Crise de notre temps (1942) « le pouvoir d'établissement durable du prix par l'innovation incorporée ». Apple ne vend ni des téléphones ni des services : Apple vend la combinaison singulière des deux, articulée autour d'un système d'exploitation propriétaire qui rend la commutation vers un concurrent aussi coûteuse que possible — et donc le prix demandé aussi détaché que possible des coûts marginaux de production. C'est, en termes économiques classiques, la définition même de la rente d'innovation, telle que Schumpeter l'avait théorisée. Le succès durable d'Apple — quinze années consécutives de croissance, vingt-cinq années depuis le lancement de l'iPod — démontre que le capitalisme contemporain valorise désormais, plus que jamais, l'agencement organisationnel d'écosystèmes propriétaires plutôt que la performance technique brute. Cette leçon, qui devrait nourrir l'enseignement français des écoles d'ingénieurs et des écoles de commerce, reste paradoxalement absente du discours politique européen sur la « souveraineté technologique » — laquelle continue d'être pensée en termes de subventions à la production, jamais en termes de construction patiente d'écosystèmes captifs. Cette confusion conceptuelle est l'une des sources principales du retard européen.

Sources : Apple Newsroom (Q2 2026 results), CNBC (Apple revenue guidance tops estimates), Variety (Services revenue hits record $31 billion)

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War Powers Act : Trump déclare la guerre iranienne « terminée », contourne le Congrès

L'épreuve constitutionnelle s'est jouée vendredi à Washington dans une demi-pénombre juridique. Le président Donald Trump a transmis aux présidents des deux chambres du Congrès une lettre formelle déclarant que « les hostilités qui ont commencé le 28 février 2026 sont terminées » — formulation destinée à contourner l'échéance constitutionnelle des soixante jours du War Powers Act de 1973, qui exige une autorisation parlementaire au-delà de cette durée. Trump a fait valoir qu'il « n'y a pas eu d'échange de tirs entre les forces des États-Unis et l'Iran depuis le 7 avril 2026 », date à laquelle il avait imposé un cessez-le-feu unilatéral de deux semaines, depuis lors prorogé. Les démocrates du Congrès ont rejeté cette lecture, soulignant que le maintien du blocus naval américain sur les ports iraniens — qui paralyse de fait l'économie iranienne et contribue à fermer le détroit d'Ormuz — constitue, par tous les critères du droit de la guerre, une hostilité active. Le Brent a néanmoins corrigé de près de 2 % vendredi pour s'établir à 108,17 dollars en clôture, sur des espoirs renouvelés d'accord après la transmission d'une nouvelle proposition iranienne aux médiateurs pakistanais.

L'épisode du 1er mai 2026 marque une étape importante dans l'évolution constitutionnelle américaine. Le War Powers Resolution de 1973, adopté à la suite de la guerre du Viêt Nam et au-dessus du veto de Richard Nixon, visait précisément à empêcher l'exécutif américain de mener des guerres prolongées sans validation parlementaire. Son contournement systématique par les présidents successifs — Reagan en Grenade, Clinton dans les Balkans, Obama en Libye, Trump déjà en Syrie en 2017, Biden en Yémen en 2024 — a progressivement vidé le texte de sa substance opératoire, sans que le Congrès n'ait jamais trouvé la majorité qualifiée pour défendre ses prérogatives. Ce que la lettre du 1er mai 2026 ajoute, c'est une innovation rhétorique : la guerre n'est plus prolongée discrètement ; elle est déclarée publiquement « terminée » alors même que ses moyens militaires — blocus naval, fermeture stratégique d'une voie maritime, sanctions économiques — restent intégralement déployés. Bertrand de Jouvenel notait, dans Du Pouvoir (1945), que « le pouvoir exécutif moderne ne se contente plus d'agir au-delà des lois ; il qualifie ses actes de manière à les soustraire au contrôle des lois ». L'analyse, énoncée il y a quatre-vingts ans dans le contexte des démocraties européennes d'après-guerre, vaut désormais pour la première puissance constitutionnelle de la planète. Le régime impérial américain — au sens technique du terme — entre dans une phase de maturité qu'il faudra bien, à un moment, regarder en face.

Sources : CNBC (Trump tells Congress hostilities terminated), Roll Call (Hostilities with Iran terminated), Washington Post (Trump skirts congressional deadline), CNBC (Oil prices fall on Iran proposal)

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Bilan du 1er mai : 158 000 manifestants selon Beauvau, 300 000 selon la CGT

La fête du travail française de 2026 livre, comme à l'accoutumée, ses chiffres en miroir. Les 320 manifestations organisées hier en France ont rassemblé 158 000 personnes selon le ministère de l'Intérieur, plus de 300 000 selon la CGT — soit, selon les méthodes de comptage, une mobilisation comparable ou légèrement supérieure à celle de 2025 (108 000 selon Beauvau). À Paris, le défilé qui s'est élancé à 14 heures de la place de la République a réuni 24 000 manifestants selon la Préfecture, 100 000 selon le syndicat. Le secrétaire général du Parti socialiste Olivier Faure a été enfariné en tête de cortège, incident qui domine la couverture médiatique du soir. Les revendications portent simultanément sur l'« année blanche » Bayrou — gel des prestations sociales et des minima en 2026, dont l'OFCE a documenté qu'elle pénaliserait neuf retraités sur dix —, sur la défense du caractère férié et chômé du 1er mai (slogan unifié du « vol du 1er mai »), sur la réforme des retraites suspendue par Sébastien Lecornu, et sur le pouvoir d'achat dégradé par la nouvelle bouffée d'inflation énergétique.

Le 1er mai 2026 mérite une lecture moins événementielle qu'analytique. La divergence des chiffres officiels (158 000) et syndicaux (300 000) — soit un facteur 1,9 — est, par sa stabilité même, l'un des indicateurs les plus précieux dont dispose l'observateur de la société française : depuis vingt ans, le ratio entre l'estimation policière et l'estimation syndicale oscille mécaniquement entre 1,8 et 2,5, quelle que soit la cause défendue, le gouvernement en place ou la couleur politique de la mobilisation. Cette stabilité statistique signale que les deux comptes ne mesurent pas la même chose : Beauvau compte les corps physiques traversant un point fixe, tandis que les syndicats agrègent les passages sur l'ensemble du parcours et y ajoutent une marge prudentielle de mobilisation symbolique. Aucune des deux méthodes n'est mensongère ; aucune n'est neutre. Plus profondément, le contraste entre la centralité française du 1er mai et son extinction progressive dans la plupart des autres démocraties libérales — où la fête du travail, lorsqu'elle subsiste, ne donne plus lieu à mobilisation politique — interroge. James Buchanan, dans The Calculus of Consent (1962), avait formulé une hypothèse qui mérite d'être relue : « les sociétés qui ritualisent le plus intensément la dénonciation de leur ordre économique sont rarement celles qui le réforment ; elles sont presque toujours celles qui en absorbent le coût d'inertie sans parvenir à le redistribuer ». La France de 2026, trois cent vingt manifestations par an pour aucune réforme du marché du travail depuis 2017, illustre la maxime à la lettre.

Sources : Franceinfo (Bilan 1er mai 2026), Impact European (Tensions sociales 1er mai), Pravda France (Olivier Faure enfariné)

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OPEP+ : hausse symbolique de 206 000 b/j en mai, production saoudienne effondrée

Le pétrole continue, en mai 2026, à délivrer ses signaux contradictoires. Les huit pays clés de l'alliance OPEP+ — Arabie saoudite, Russie, Irak, Émirats arabes unis, Koweït, Kazakhstan, Algérie, Oman — ont confirmé une hausse de leurs quotas de production de 206 000 barils par jour pour le mois de mai, dans la continuité d'une stratégie de réouverture progressive engagée à l'automne 2025. La hausse, symbolique dans son ampleur, est presque entièrement neutralisée par la situation opérationnelle : la production effective de l'Arabie saoudite est tombée à 7,76 millions de barils par jour en mars 2026, contre 10,1 millions en février, sous l'effet direct de la fermeture du détroit d'Ormuz qui paralyse les exportations saoudiennes, émiraties, koweïtiennes et iraniennes. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la perte cumulée des exportations OPEP+ depuis le 28 février atteint 4,2 millions de barils par jour — soit le plus important choc d'offre négatif depuis le premier choc pétrolier de 1973.

L'épisode pétrolier de l'hiver-printemps 2026 illustre, mieux que tout discours académique, la différence entre la capacité nominale et la capacité effective de production — distinction que les modèles standard d'équilibre énergétique ont longtemps tendance à confondre. L'Arabie saoudite dispose, sur le papier, d'une capacité de pompage de 12,3 millions de barils par jour ; elle en produit, en pratique, 7,76 millions. La différence — 4,5 millions de barils par jour — n'est pas une réserve mobilisable à court terme : elle est le résultat conjugué de l'inaccessibilité géographique (Ormuz fermé), de la complexité technique des champs en activité (un puits arrêté plusieurs semaines ne redémarre pas en quelques heures) et des engagements contractuels de long terme que Riyad refuse de rompre avec ses clients asiatiques traditionnels (Chine, Inde, Japon, Corée). Frédéric Bastiat aurait observé, comme il l'a fait dans Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850), que l'opinion publique européenne ne perçoit que la production officielle annoncée par l'OPEP — ce qu'on voit — et ignore systématiquement les contraintes structurelles qui la rendent fictive — ce qu'on ne voit pas. C'est cette myopie qui explique l'écart durable entre les prévisions de prix des analystes officiels (Brent à 75 dollars en moyenne 2026, selon le consensus de janvier) et la réalité observée (108 dollars en clôture vendredi, 124 dollars en pointe la semaine dernière). Le marché pétrolier reste, en 2026 comme en 1973, le grand révélateur des illusions économiques officielles.

Sources : Al Jazeera (OPEC+ agrees to hike oil output), Trading Economics (Saudi Arabia crude oil production), ING THINK (Oil forecasts raised)

Le chiffre du jour
348 Md$
Trois cent quarante-huit milliards de dollars : c'est le montant de la trésorerie nette accumulée par Berkshire Hathaway au 31 mars 2026, un record absolu dans l'histoire du conglomérat fondé par Warren Buffett en 1965. Pour donner une mesure : ce trésor de guerre dépasse la capitalisation boursière de Coca-Cola (276 Md$), excède le PIB nominal de pays comme la Norvège (520 Md$) ou la Pologne (845 Md$) en proportion d'une économie nationale, et représente près de cinq années entières du free cash flow opérationnel de Berkshire. Cette accumulation ne résulte pas d'un manque d'opportunités — Buffett a explicitement déclaré, lors de l'AG 2025, qu'il jugeait « la plupart des actifs cotés actuellement surévalués » — mais d'une discipline d'allocation refusant de payer des multiples qui ne respectent pas la marge de sécurité chère à Benjamin Graham. La question centrale qui s'imposera ce matin à Greg Abel, lors de sa première session de questions-réponses, sera celle de l'arbitrage entre trois usages possibles : rachat massif d'actions (la décote de 8 à 12 % du titre par rapport à sa valeur intrinsèque le justifierait), acquisition transformante (un précédent emblématique serait BNSF Railway en 2009 pour 26 Md$), ou maintien défensif d'une trésorerie destinée à être déployée lors de la prochaine correction majeure. Les trois options sont stratégiquement défendables ; aucune n'est neutre symboliquement.
La citation du jour

« La grandeur d'une économie de marché ne tient pas à ce qu'elle réussit toujours, mais à ce qu'elle laisse, à ses échecs comme à ses réussites, le statut d'événements ordinaires dont la société peut tirer des leçons. Le capitalisme n'est pas, comme le prétendent ses adversaires, un système qui prétend abolir la souffrance économique ; il est, plus modestement et plus radicalement, un système qui refuse à quiconque — fût-il l'État — le pouvoir d'en concentrer la responsabilité dans une seule main. L'erreur permanente du socialisme administratif consiste à croire qu'on peut substituer la décision rationnelle d'un planificateur à l'agrégation imparfaite des décisions de millions d'agents ; l'erreur permanente du capitalisme triomphaliste consiste à croire qu'aucun cadre institutionnel n'est nécessaire à cette agrégation. Entre les deux, l'art politique consiste à maintenir vivantes les conditions formelles — propriété, contrat, monnaie stable — qui permettent à la liberté économique de produire, sur la durée, davantage de bien commun que n'importe quelle organisation centralisée. »

— Raymond Aron, Trois essais sur l'âge industriel (1966)

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