L'ouverture asiatique de la semaine offre l'un de ces paradoxes dont les marchés ont le secret. Le Nikkei 225 a gagné 1,4 % à Tokyo pour atteindre un nouveau record absolu de clôture, tandis que le Kospi sud-coréen bondissait de 1,83 % et battait également son plus haut historique. À Hong Kong, le Hang Seng cédait 0,17 %, et l'indice CSI 300 de la Chine continentale grappillait 0,25 % — soutenu par la publication, ce matin même par le Bureau national des statistiques, de bénéfices industriels en hausse de 15,8 % en glissement annuel pour mars (cf. brève n° 3). Seule l'Australie a déroché — l'ASX 200 a reculé de 0,54 % —, victime de sa surexposition aux matières premières et d'une devise qui s'apprécie.
Que les indices asiatiques continuent d'inscrire de nouveaux records pendant que le Brent campe au-dessus de 107 dollars et que les Gardiens de la Révolution arraisonnent des porte-conteneurs occidentaux dans le détroit d'Ormuz pose une question simple : les marchés savent-ils encore lire le risque ? L'hypothèse charitable serait celle d'une rationalité supérieure — les investisseurs intègrent la résilience des bilans, la baisse à venir des taux, la productivité de l'IA. L'hypothèse cynique serait celle d'une accoutumance — vingt-trois jours de crise iranienne, deux blocus, une guerre par procuration, et le marché s'habitue. La vérité est sans doute intermédiaire et plus inconfortable : les marchés ne pricent pas le risque géopolitique parce qu'ils ne savent pas le pricer. Ils savent escompter une récession, une révision de bénéfices, un choc inflationniste ; ils ne savent pas escompter le scénario dans lequel le détroit d'Ormuz reste fermé pendant six mois. Frank Knight avait, dans Risk, Uncertainty and Profit (1921), proposé la distinction qui s'impose à nouveau : il y a le risque (probabilités calculables, prime mesurable) et il y a l'incertitude radicale (probabilités inconnues, prime indéterminée). Les marchés actuels sont en plein régime knightien d'incertitude — et leur réflexe n'est pas de réclamer une prime de risque accrue, mais de regarder ailleurs. Tant que les fondamentaux microéconomiques tiennent, ils tiennent. Le jour où ils céderont, ce ne sera pas à 107 dollars le baril — ce sera à 130, brutalement, sans avertissement, et après plusieurs semaines pendant lesquelles tout le monde aura jugé le pétrole « bien intégré » dans les cours.
Sources : CNBC (Asia-Pacific markets), CNBC (Stock market live)
La séquence iranienne entre dans sa quatrième semaine sans amorce de désescalade. Le Brent a bondi dimanche soir de plus de 2 % à 107,89 dollars le baril, le WTI de 2 % à 96,63 dollars, après que Donald Trump a annulé samedi le déplacement à Islamabad de Steve Witkoff et Jared Kushner et que le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi est reparti du Pakistan sans avoir rencontré aucun négociateur américain. Les Gardiens de la Révolution avaient saisi le 22 avril les porte-conteneurs MSC Francesca et Epaminondas, propriétés du géant suisse MSC, au motif qu'ils auraient « mis en péril la sûreté maritime en circulant sans autorisation requise et en falsifiant leurs systèmes de navigation ». Depuis le 13 avril, la marine américaine impose un blocus des ports iraniens, et l'IRGC a répondu par un blocus inverse du détroit d'Ormuz : les deux blocus s'annulent désormais en un blocage réciproque qui paralyse le commerce maritime entre le Golfe et l'océan Indien.
L'ironie historique mérite d'être nommée. Au moment précis où l'Occident redécouvre la fragilité de ses approvisionnements pétroliers, l'Iran redécouvre la stratégie qui avait, pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), fonctionné le mieux contre lui : la saisie systématique des navires marchands neutres. La « guerre des tankers » de 1984-1988 avait fait sombrer 411 navires civils dans le Golfe et ouvert la voie à l'opération Earnest Will — pose de pavillon américain sur les pétroliers koweïtiens. Quarante ans plus tard, c'est la même tactique qui ressort des cartons, sauf que les commanditaires ont changé de drapeau : les frégates européennes et américaines sont de l'autre côté, et c'est l'Iran qui joue le rôle d'arraisonneur méthodique. Le coût économique de cette rebelote sera à terme considérable. Bastiat l'avait formulé deux siècles plus tôt dans une phrase qui est devenue l'évangile silencieux du libéralisme commercial : « le commerce, c'est la paix ». Sa formulation était optimiste ; l'expérience iranienne en propose la formulation plus exacte : quand le commerce s'arrête, la paix s'arrête avec lui. Les armateurs européens — Maersk, MSC, CMA CGM — vont massivement réorienter leurs lignes par le Cap de Bonne-Espérance, ce qui ajoute douze à quinze jours de transit sur les routes Asie-Europe et environ 0,4 point d'inflation des biens manufacturés, selon les estimations de la BCE. Les contribuables européens paieront, à leur insu, le prix de cette diplomatie qu'ils n'ont pas votée et qu'ils n'ont aucune prise pour modifier.
Sources : CNBC (Brent > 107 $), Al Jazeera (saisie MSC Francesca, Epaminondas), Wikipedia (Crise du détroit d'Ormuz 2026)
Le Bureau national des statistiques chinois a publié ce matin une hausse de 15,8 % en glissement annuel des bénéfices des entreprises industrielles dont le chiffre d'affaires annuel dépasse 20 millions de yuans (2,93 millions de dollars), après une hausse de 15,2 % sur la période janvier-février. C'est le rythme le plus soutenu depuis octobre 2025. Le NBS attribue cette accélération à trois facteurs : la stabilisation des prix industriels à la production (PPI à -2,1 % en mars contre -2,5 % en février), un effet de base favorable, et la résilience des exportations dopées par les tarifs américains et la triangulation par l'ASEAN. La crise iranienne et la perturbation des routes maritimes constituent en revanche, selon le commentaire officiel du NBS, « un facteur d'incertitude croissant pour les marges manufacturières du deuxième trimestre ».
Le chiffre est suffisamment frappant pour mériter d'être relativisé. Une hausse de 15,8 % des bénéfices industriels en mars 2026 doit en effet être lue à la lumière du désastre cumulé de la période 2022-2024 : sur trois années consécutives, les profits industriels chinois ont reculé en moyenne de 7 % par an, et leur niveau absolu de mars 2026 demeure inférieur de près de 20 % à celui de mars 2021. La « plus forte progression depuis six mois » s'inscrit donc moins dans une dynamique de prospérité retrouvée que dans une convalescence sectorielle laborieuse, dont les principaux moteurs restent extérieurs : ce sont les exportations qui tirent l'industrie chinoise, pas la consommation intérieure — laquelle demeure asphyxiée par la crise immobilière et l'absence de filet de protection sociale. Ludwig von Mises rappelait dans L'Action humaine (1949) qu'« il n'y a pas de prospérité durable possible sans propriété sécurisée et marché libre ». La Chine, qui a renforcé en mars 2026 son contrôle administratif sur les sept principaux secteurs technologiques, démontre, dans la durée, l'épuisement statistique d'un modèle où les profits industriels résultent moins de la productivité que de l'arbitrage subventionné entre marchés captifs et marchés tarifés. Le découplage commercial Chine–États-Unis n'est pas en train de soulager Pékin ; il est en train de l'enfermer dans un capitalisme d'État dont les marges, par construction, ne peuvent plus s'élargir au-delà d'un seuil. Le chiffre du jour est statistiquement bon. Stratégiquement, il est moins consolant qu'il n'y paraît.
Sources : Zonebourse (NBS — bénéfices industriels mars), Trading Economics (jan-fév : +15,2 %)
Les comptes 2025 publiés ces dernières semaines par les deux constructeurs français composent ensemble un tableau qu'aucun analyste sectoriel n'avait osé prévoir voilà dix-huit mois. Stellantis a annoncé pour 2025 une perte nette de 22,3 milliards d'euros, la plus lourde jamais enregistrée par un constructeur automobile français — le précédent record, celui de Renault en 2020 (8 milliards), est largement pulvérisé. Renault, de son côté, affiche 10,9 milliards d'euros de pertes, principalement imputables à la mise au rebut comptable de sa participation dans Nissan et à la dépréciation accélérée de sa gamme thermique. Le déficit commercial automobile français a atteint 20 milliards d'euros en 2025 — solde de 14,4 milliards sur les véhicules et 5,6 milliards sur les équipementiers —, devenu la deuxième filière la plus déficitaire de la balance des paiements française derrière les hydrocarbures et devant l'informatique. La capitalisation boursière de Stellantis a fondu de 60 milliards d'euros en vingt-quatre mois.
L'industrie automobile française vient d'enregistrer la pire année comptable de son histoire d'après-guerre, et le silence politique qui l'entoure est, à lui seul, un fait de civilisation. Bercy publie des plans de soutien aux retraites ; l'Élysée multiplie les déplacements sur les sites énergétiques ; Matignon orchestre des séminaires sur l'année blanche. Mais sur la pulvérisation industrielle d'une filière qui emploie encore 400 000 personnes en France et représente 16 % de la valeur ajoutée manufacturière, rien — ou presque rien. La cause de fond est connue depuis 2020 : Bruxelles a imposé un calendrier électrique impraticable, financièrement intenable et stratégiquement suicidaire ; la Chine a investi méthodiquement, depuis 2015, dans la chaîne de valeur de la batterie au lithium ; les constructeurs européens ont, par mimétisme bureaucratique, abandonné la motorisation thermique avant que le marché électrique soit prêt. Friedrich List, économiste protectionniste convaincu mais analyste libéral lucide, écrivait dans Le Système national d'économie politique (1841) que « la plus grave erreur politique consiste à confondre la cause d'un déclin économique avec un argument moral ». Bruxelles a transformé une décarbonation négociable en obligation comminatoire ; les constructeurs ont obéi ; les consommateurs n'ont pas suivi ; les Chinois ont raflé la mise. Il y a, dans ce gâchis, plus qu'un échec sectoriel : il y a la démonstration empirique de ce que coûte, en termes de prospérité réelle, une politique industrielle conçue par des fonctionnaires européens à partir d'objectifs idéologiques sans relation avec les conditions du marché. Le contribuable français paiera, dans les bilans de Stellantis et de Renault, le coût d'une politique qu'il n'a jamais votée et que ses élus ont approuvée par défaut.
Sources : Pravda France (Stellantis, perte 22,3 Md€), Auto Infos (Renault, 10,9 Md€), Auto Infos (déficit commercial 20 Md€)
La concentration d'événements de la semaine 17 est sans équivalent dans le calendrier 2026. Mardi 28 avril : Visa, Starbucks, Coca-Cola, UPS et General Motors publient avant ouverture. Mercredi 29 avril, après la clôture américaine, Microsoft (consensus EPS 4,05 $ ; CA 81,4 Md$ ; +17 % en glissement annuel) et Meta Platforms (consensus EPS 7,51 $ ; CA 55,5 Md$ ; +31 %), accompagnés de Boeing et Qualcomm. Mercredi également : première estimation du PIB de la zone euro pour le premier trimestre, attendue à 0,3 % en variation trimestrielle par le consensus, après 0,3 % au quatrième trimestre 2025. Jeudi 30 avril : Apple, Amazon (consensus EPS 2,11 $ ; CA 177 Md$ ; +14 %), Eli Lilly et Mastercard. Le même jour, à 14 h 15 heure de Francfort, la BCE annoncera sa décision de politique monétaire ; 85 % du consensus Reuters table sur un statu quo à 2 %, mais 44 économistes sur 85 anticipent désormais une remontée en juin sous l'effet du choc pétrolier. Vendredi 1er mai : indice PCE américain, mesure d'inflation préférée de la Fed.
L'enjeu boursier de ces cinq jours dépasse, par sa concentration, n'importe quelle séquence de la décennie écoulée. Pour les sept Magnifiques, la barre est désormais si haute — Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft ont chacun gagné plus de 10 % au mois d'avril dans l'attente de leurs résultats — qu'il leur faudra non seulement battre le consensus, mais le pulvériser, pour éviter une correction post-publication. Pour la BCE, la décision sera politique avant d'être technique : la Banque centrale doit articuler son indépendance face à un choc inflationniste largement importé (énergie) et largement administré (tarifs). Pour les marchés, la question stratégique n'est pas « la BCE baissera-t-elle ses taux ? » — la réponse à six mois est désormais « non » — mais « la Fed maintiendra-t-elle sa trajectoire ? » à l'arrivée prochaine de Kevin Warsh, dont chaque intervention publique sera scrutée. Wilhelm Röpke écrivait dans Civitas Humana (1944) qu'« une banque centrale n'est jamais aussi indépendante qu'à l'instant où elle annonce qu'elle ne le sera bientôt plus ». La phrase, à première lecture paradoxale, signifiait que c'est en montrant son refus de céder à la pression politique que l'institution gagne réellement son autorité monétaire. Christine Lagarde aura, jeudi à 14 h 45 lors de sa conférence de presse, l'occasion de mettre la maxime en pratique. Les marchés liront le verbatim ligne à ligne.
Sources : CNBC (Stock market next week), Invezz (Microsoft & Meta consensus), France-Épargne (BCE 30 avril)
Le spread entre l'OAT française à dix ans et le Bund allemand de même maturité s'établit à 72 points de base ce 27 avril 2026, en hausse de deux points sur une semaine, l'OAT à dix ans rendant 3,75 % et le Bund 3,03 %. Cette stabilité technique masque un message plus inquiétant : l'indicateur synthétique du climat des affaires calculé par l'Insee a perdu trois points en avril, à 94 points, retrouvant son niveau de juillet 2024. Le détail sectoriel est éloquent : commerce de détail à -6 points, services à leur plus bas niveau depuis avril 2015 hors crise sanitaire (sous la moyenne de longue période depuis dix-huit mois), construction stable mais sous moyenne, industrie en très léger rebond technique (100 contre 99 en mars). En toile de fond, le Haut Conseil des finances publiques a publié il y a dix jours un avis sévère sur la sincérité du budget 2026, jugé fragile sur ses hypothèses de recettes et sur la trajectoire de la dette publique.
Le marché obligataire, contrairement à l'opinion publique, dispose d'un instrument de mesure de la confiance qui ne ment pas — c'est le spread de taux. Que le spread OAT-Bund campe depuis huit semaines au-dessus de 70 points de base, alors qu'il évoluait entre 35 et 50 points sur l'ensemble de 2024, dit une chose et une seule : les investisseurs internationaux ont commencé à différencier la France de l'Allemagne sur la qualité de signature, et cette différenciation se paie environ 2 milliards d'euros par an de service de dette supplémentaire pour le contribuable français. Ce n'est pas encore une crise. C'est une rente de défiance, prélevée chaque trimestre par les marchés, sur un État qui n'arrive plus à rassurer même ses prêteurs les plus institutionnels — assureurs-vie français, fonds de pension nordiques, banques centrales asiatiques. Tocqueville notait, dans L'Ancien Régime et la Révolution (1856), que « les gouvernements absolus et les démocraties extrêmes succombent ordinairement par un excès commun : le refus de regarder en face leur propre ruine ». La phrase visait Versailles ; elle vaut pour Bercy. La France est aujourd'hui le seul grand pays de la zone euro dont aucune des trois variables structurantes — déficit, dette, climat des affaires — n'évolue dans le bon sens depuis dix-huit mois. Le spread n'est qu'un thermomètre. Le malade, lui, ne s'est pas encore présenté à la consultation.
Sources : Borsa Italiana (Spread OAT-Bund), Boursorama / Insee (climat des affaires), IFRAP (Avis HCFP)
« Le génie d'un grand peuple consiste moins à bien employer ses forces qu'à savoir, dans les heures graves, identifier celles qu'il a perdues, et à se demander pourquoi. La décadence ne commence jamais à l'instant où l'on cesse d'être puissant ; elle commence à l'instant où l'on cesse d'être lucide sur les raisons de sa puissance. »
— Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution (1856), livre III, chapitre VIII