Volte-face spectaculaire à la veille du week-end. Donald Trump a annoncé samedi sur Truth Social qu'il annulait le déplacement de Steve Witkoff et Jared Kushner au Pakistan, vingt-quatre heures à peine après que Karoline Leavitt avait confirmé sur Fox News leur arrivée à Islamabad pour des « négociations directes » avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi. Le président américain a justifié sa décision par la « confusion » et l'« infighting » au sein du leadership iranien, ajoutant — formule désormais rituelle — « we have all the cards ; they have none ». Le ministère iranien avait, dans la même journée, démenti formellement qu'une rencontre soit prévue et annoncé le départ d'Araghchi du sol pakistanais. Le Brent a reflué de 105,33 à 104,40 dollars vendredi soir, mais cette détente technique s'est faite avant l'annulation des pourparlers ; les contrats du soir asiatique seront à surveiller dimanche soir.
Vingt-quatre heures auront suffi pour passer du « canal de négociation directe » au « qu'ils nous appellent ». Cette séquence dit une chose simple, et qui devrait inquiéter ceux qui imaginent encore les marchés pétroliers comme un mécanisme rationnel d'équilibre offre/demande : la prime géopolitique sur le baril dépend désormais d'un message Truth Social envoyé un samedi après-midi, dans une fenêtre où aucune chambre de compensation n'est ouverte. Frédéric Bastiat avait écrit, dans Sophismes économiques, que « quand les marchandises ne traversent pas les frontières, ce sont les armées qui le font ». La phrase est d'un libéralisme économique classique ; elle s'applique aussi, par retournement, à la situation actuelle. Les voies maritimes — détroit d'Ormuz, mer Rouge, Bosphore — sont aujourd'hui les frontières mouvantes par lesquelles passent ou ne passent pas les marchandises mondialisées. Lorsqu'un président transforme la diplomatie en performance scénique improvisée le week-end, il ne désamorce pas la prime géopolitique : il l'institutionnalise. Les marchés finiront par pricer cette volatilité comme ils l'ont fait pour la dette grecque en 2011 — c'est-à-dire en exigeant un rendement permanent supplémentaire pour la simple détention de baril. Cette prime, pour l'heure modeste, sera la fiscalité indirecte qu'aura prélevée la diplomatie improvisée sur l'économie mondiale.
Sources : CNBC, NPR, Fox News (live), Fortune (Brent)
C'est aujourd'hui, dimanche 26 avril 2026, le quarantième anniversaire de l'explosion du réacteur n° 4 de la centrale Lénine, à Tchernobyl, en République socialiste soviétique d'Ukraine. L'ONU a publié vendredi un message officiel appelant à « ne jamais relâcher la vigilance nucléaire » et à « replacer la sûreté au cœur de toutes les décisions énergétiques ». L'Agence internationale de l'énergie atomique a, dans la même semaine, confirmé que la nouvelle enceinte de confinement endommagée par un drone russe en février 2025 n'avait pas pu être « pleinement rétablie » — le sarcophage d'acier construit après 2016 est encore percé. L'AIE a parallèlement publié son Oil Market Report d'avril, qui chiffre à 16 millions de barils-jour le déficit d'expéditions par le détroit d'Ormuz depuis le début de la crise iranienne — soit l'équivalent énergétique annuel d'une Allemagne entière privée de pétrole.
Quarante ans après Tchernobyl, l'Europe a fini par redécouvrir l'évidence qu'elle s'était employée à nier pendant trois décennies : il n'existe pas de transition énergétique sans un socle nucléaire. La République fédérale d'Allemagne aura été l'épitomé tragique de cet aveuglement — fermeture précipitée de ses centrales sous Angela Merkel après Fukushima, dépendance accrue au gaz russe sous Olaf Scholz, redécouverte du charbon lignite après 2022, hausse de 97 % du prix de gros de l'électricité en avril 2026 sous l'effet du choc iranien. Ces décisions, prises au nom du principe de précaution, ont coûté à l'économie allemande, selon les estimations conservatrices de la Verfassungsschutz énergétique, près de 600 milliards d'euros sur la décennie 2011-2025. Friedrich Hayek écrivait dans L'Ordre constitutionnel de la liberté que « la tâche de l'économiste consiste essentiellement à montrer aux hommes combien peu ils savent de ce qu'ils s'imaginent pouvoir concevoir ». L'aveu, formulé en 1960, vaut leçon de prudence pour toute politique énergétique. La France, en conservant son parc nucléaire en dépit des modes intellectuelles, n'a pas démontré une supériorité morale ; elle a démontré une vertu plus rare et plus précieuse : la fidélité à un choix industriel exigeant, pris contre les vents idéologiques. Aujourd'hui, EDF prévoit la construction de six EPR2 d'ici 2050 ; le Royaume-Uni a relancé Sizewell C ; les Pays-Bas viennent de voter la construction de quatre nouvelles tranches. Berlin, lui, débat encore. Quarante ans après, le legs de Tchernobyl n'est pas l'arrêt du nucléaire mondial : c'est la prudence sur la sûreté et l'ineptie de la sortie politique.
Sources : ONU Info, Greenpeace France, AIE — Oil Market Report avril 2026
La semaine qui s'ouvre est, à la louche, la plus dense du calendrier macro-financier 2026. Mardi : Visa, Starbucks, UPS, General Motors et Coca-Cola publient leurs résultats trimestriels. Mercredi 29 avril, après la clôture, le bloc qui pèse le plus lourd dans les indices : Microsoft (consensus à 4,04 dollars d'EPS, +17 % en glissement annuel, 81,4 milliards de revenu) et Meta Platforms (consensus à 7,51 dollars d'EPS, 55,5 milliards de revenu, +31 %) — accompagnés de Boeing et Qualcomm. Jeudi 30 avril, Apple, Amazon (consensus à 2,11 dollars d'EPS, 177 milliards de revenu, +14 %), Eli Lilly et Mastercard. La Banque centrale européenne tient sa réunion ce même jeudi 30 avril : 85 % des économistes interrogés par Reuters tablent sur un statu quo, le taux de dépôt restant à 2 %. Mercredi : première estimation du PIB de la zone euro pour le premier trimestre. Vendredi 1er mai : indice PCE américain — la mesure d'inflation préférée de la Fed.
Cinq trimestriels et trois publications macroéconomiques majeures en cinq jours ouvrés : la concentration d'événements est telle qu'elle ne laisse aucune place aux corrections. Pour les investisseurs, ce sera une semaine binaire — soit les indices terminent sur de nouveaux records si Microsoft et Meta confirment l'investissement IA et Apple ne déçoit pas en Chine, soit ils corrigent franchement à la moindre faille. Pour la BCE, la décision sera politique avant d'être technique : Christine Lagarde devra justifier la prolongation d'un statu quo monétaire dans un contexte où l'inflation reste à 2,4 %, où la croissance a pratiquement stagné au premier trimestre, et où le pétrole pourrait fragiliser durablement la trajectoire désinflationniste. Aux États-Unis, le PCE devrait afficher une accélération technique sous l'effet du choc énergétique, ce qui renforcerait paradoxalement la position de la Fed à l'arrivée de Kevin Warsh. Wilhelm Röpke, l'un des rares économistes à avoir su penser ensemble la liberté politique et la stabilité monétaire, écrivait dans Au-delà de l'offre et de la demande qu'« une banque centrale ne peut être indépendante que si elle accepte de ne pas être populaire ». Le test pratique de cette maxime aura lieu jeudi à 14 h 15, heure de Francfort, et lors de la prochaine intervention publique du successeur de Powell.
Sources : CNBC (Stock market next week), Invezz (Meta & Microsoft earnings), Equals Money (BCE)
L'OFCE a confirmé en fin de semaine, dans une note technique consacrée au plan d'économies de François Bayrou, que neuf retraités français sur dix verront leur pouvoir d'achat reculer en 2026 sous l'effet combiné de l'« année blanche » (gel des pensions au niveau de 2025) et de la suppression de l'abattement fiscal de 10 %, remplacé par une déduction forfaitaire unique de 2 000 euros par personne. Le gel généralisé doit générer à lui seul 7 milliards d'euros d'économies, sur les 44 milliards d'euros annoncés au total. Bercy a confirmé, dans une note technique publiée jeudi, que la révision à la hausse du déficit public pour 2026 (5,4 % du PIB contre 5,0 % annoncés) provient « exclusivement de la dépense publique », les recettes étant conformes aux prévisions.
L'« année blanche » est l'expression euphémique d'une réalité brutale : un transfert intergénérationnel inversé, par lequel les retraités — dont le pouvoir d'achat médian est encore supérieur à celui des actifs en France, fait unique en Europe — sont enfin appelés à participer à l'effort de redressement. La mesure est juste sur le fond et politiquement risquée à l'extrême : les retraités ont voté à 73 % pour la majorité présidentielle au second tour de 2027, scrutin qu'aucune coalition gouvernementale ne peut désormais ignorer. C'est pourquoi le plan Bayrou ne procède pas par grandes annonces mais par mille saignées indolores — gel, abattement, déduction forfaitaire — selon la technique fiscale classique de la « grenouille bouillie » : si la température monte assez lentement, l'animal ne saute pas hors de la marmite. Cette stratégie est intelligente, mais elle suppose que la marmite ne fuie pas. Or, l'OFCE, l'IFRAP, et désormais France Stratégie ont tous publié, dans le même mois, des analyses convergentes qui font fuir la marmite. Edmund Burke avait noté dans ses Réflexions sur la révolution de France qu'« un État sans le moyen de se réformer est sans le moyen de se conserver ». Bayrou a trouvé un moyen de réformer ; il n'est pas certain qu'il ait trouvé le moyen politique de l'imposer. La vraie question, à six mois des élections municipales, n'est plus : l'année blanche aura-t-elle lieu ? — mais : combien d'années blanches successives la République est-elle capable de supporter sans se retourner contre ceux qui les organisent ?
Sources : Selexium (analyse OFCE), Public Sénat, IFRAP
Le Bureau national des statistiques chinois a publié pour le premier trimestre 2026 une croissance du PIB de 5,0 % en glissement annuel, dépassant le consensus à 4,8 % et accélérant par rapport au quatrième trimestre 2025 (4,5 %). Le tableau apparent est flatteur ; la lecture détaillée l'est moins. Sur la même période, les exportations chinoises vers les États-Unis ont chuté de 26,5 % en glissement annuel, tandis que les exportations vers l'Afrique bondissaient de 49,9 % et vers l'ASEAN de 29,4 %. Pékin a maintenu pour 2026 un objectif officiel de croissance compris entre 4,5 % et 5 %, le plus bas depuis le début des années 1990. Goldman Sachs anticipe désormais une croissance chinoise à 4,8 % pour l'année — révisée à la hausse depuis 4,3 % en janvier — sur la base d'exportations dopées par les tarifs Trump et d'une consommation intérieure qui demeure atone.
Le découplage commercial Chine–États-Unis prend la forme d'un flux : les marchandises qui ne franchissent plus le Pacifique passent désormais par l'Asie du Sud-Est, par l'Afrique, par le Moyen-Orient — et finissent souvent par revenir aux États-Unis sous d'autres pavillons douaniers. Cette « triangulation tarifaire » est en train de devenir l'un des sous-thèmes industriels majeurs de la décennie 2026-2030. Elle bénéficie aux grands ports d'Indonésie, de Malaisie, du Mexique. Elle pénalise les compagnies maritimes qui n'ont pas redéployé leurs lignes assez vite. Elle n'a, en revanche, pratiquement rien réduit aux tensions commerciales sino-américaines : les administrations Trump et Xi se contentent de jouer un jeu de dupes globalisé, où chacun maintient publiquement la fiction du tarif, et où les marchés s'adaptent dans l'ombre. Adam Smith écrivait dans La Richesse des nations que « le marché tend toujours à acheter au moins cher possible » ; il aurait pu ajouter, s'il avait connu les conventions de Bâle et le code des douanes : « par la voie la moins surveillée possible ». Les chiffres officiels du commerce sino-américain ne mesurent plus aujourd'hui la réalité du commerce sino-américain. Ils mesurent l'efficacité avec laquelle les entreprises ont appris à contourner les tarifs. C'est, à bien y regarder, l'épure même du libéralisme commercial classique — sauf qu'elle se déploie dans un univers étatiste, et donc à un coût de friction historiquement élevé.
Sources : CNBC (PIB Chine T1), ING Think, Goldman Sachs
L'assemblée générale annuelle de Berkshire Hathaway, traditionnellement organisée à Omaha le premier samedi de mai et surnommée par Buffett lui-même le « Woodstock for Capitalists », se tiendra cette année le samedi 2 mai au CHI Health Center. CNBC a confirmé hier que Greg Abel présidera la totalité des sessions de questions-réponses, sans intervention sur scène de Warren Buffett, qui restera sur le parquet de l'arène. L'annonce, publiée par Bloomberg dès mai 2025, marque la transition formelle entre l'ère Buffett (depuis 1965) et celle d'Abel (CEO depuis l'annonce de mai 2025). Dans le même temps, l'action Berkshire Hathaway accuse depuis le début de l'année 2026 un retard de 9 points sur le S&P 500, conséquence directe de l'absence de Berkshire dans les sept valeurs technologiques qui font les indices.
L'assemblée annuelle de Berkshire est l'un des derniers rituels capitalistes au sens propre : un rassemblement annuel où une communauté d'actionnaires venus de soixante pays vient écouter, pendant six heures, deux hommes parler de comptabilité, de cycles longs et d'éthique des affaires. Que Buffett, à 95 ans, choisisse de ne plus monter sur scène n'est pas une simple question de santé : c'est un choix de discipline successorale, un refus de cette dérive narcissique qui frappe la quasi-totalité des fondateurs en fin de mandat. Greg Abel n'a ni la diction de Buffett, ni les références littéraires de Munger (mort en novembre 2023). Il a en revanche ce qu'aucun des deux n'avait : la pleine maîtrise opérationnelle d'une compagnie d'assurance et de chemins de fer qui pèse 1 200 milliards de dollars. Que ce passage de témoin coïncide avec la sous-performance du titre sur les marchés est un de ces accidents de calendrier dont l'histoire boursière a le secret. Il signale moins l'épuisement du modèle Berkshire — patient, contracyclique, ennemi des modes — que la déformation extrême des indices par une poignée de valeurs IA qui font, pour la quatrième année consécutive, l'essentiel de la performance américaine. Buffett avait écrit en 2015, dans sa lettre annuelle aux actionnaires, qu'« un marché qui rétribue exclusivement les vainqueurs immédiats finit toujours par appauvrir ceux qui parient sur la patience ». Il n'avait pas alors prévu Nvidia. Mais l'observation reste vraie — c'est seulement le délai qui s'est allongé.
Sources : CNBC (Berkshire/S&P), Bloomberg, Omaha Magazine
« La sagesse des hommes d'État consiste à voir loin et à choisir tôt, parce que l'événement, dans l'ordre politique, ne pardonne pas à ceux qui hésitent : il les emporte avec lui, sans même prendre la peine de les juger. »
— Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, tome II : L'âge planétaire (1976)