Vendredi soir à Wall Street, l'année 2026 a brièvement effacé tous ses doutes. Le S&P 500 a gagné 0,8 % pour clôturer à un nouveau record à 7 164 points, le Nasdaq Composite a bondi de 1,6 % à 24 836 points, lui aussi sur un sommet historique, pendant que le Dow Jones cédait 0,2 % à 49 228. L'action Nvidia a progressé de 4,3 % à 208,27 dollars, repassant au-dessus des 5 000 milliards de dollars de capitalisation pour la première fois depuis octobre, mille milliards de plus qu'Alphabet, son plus proche poursuivant. Intel a quant à lui dépassé pour la première fois son pic boursier de l'an 2000, vingt-six ans après l'éclatement de la bulle technologique. L'indice des semi-conducteurs vient d'enchaîner sa dix-huitième séance de hausse consécutive, série la plus longue depuis 1992.
Une bourse qui touche des records pendant que le Brent reste à 105 dollars, que les PMI européens stagnent et que le détroit d'Ormuz est militarisé : il y a là un de ces paradoxes qui font les délices des historiens du marché et la tristesse des analystes fondamentaux. La séance de vendredi dit moins l'optimisme des investisseurs que l'attraction quasi gravitationnelle exercée par une poignée de valeurs technologiques sur la totalité de la liquidité disponible. Cinq titres font les indices ; les indices font le sentiment ; le sentiment fait les flux. Hayek avait observé en 1944 dans La Route de la servitude que « les marchés ne se trompent jamais sur la valeur des actifs, mais ils se trompent souvent sur le moment où ils découvriront leur erreur ». La phrase a la cruauté des aphorismes vrais. Aucun gestionnaire en exercice ne peut se permettre de ne pas détenir Nvidia, sous peine d'être licencié pour tracking error avant la fin de l'année. C'est le ressort psychologique d'une bulle parfaitement rationnelle individuellement, parfaitement déraisonnable collectivement. Le moment où elle se retournera est inconnu ; sa nature, elle, ne fait plus aucun mystère.
Sources : Yahoo Finance, CNBC (Nvidia), TheStreet
Le département de la Justice américain a annoncé hier qu'il abandonnait son enquête criminelle visant Jerome Powell, président de la Réserve fédérale, dossier ouvert l'été dernier sur les dépassements budgétaires de la rénovation du siège de la Fed à Washington. La procureure Jeanine Pirro a précisé que l'inspecteur général de la Fed reprendrait le dossier sur le terrain administratif. La conséquence politique est directe : le sénateur républicain Thom Tillis, qui bloquait la confirmation au Sénat de Kevin Warsh tant que l'enquête restait ouverte, lève son objection. La voie est désormais ouverte pour la confirmation par le Sénat du successeur désigné par Donald Trump, dont la prise de fonctions devrait intervenir avant la fin du mandat formel de Powell en mai. La sénatrice Elizabeth Warren a dénoncé une manœuvre destinée à « installer la marionnette du président » à la tête de la banque centrale.
L'indépendance des banques centrales est une fiction utile, jamais une réalité absolue. Mais elle est une fiction dont le respect formel signale une démocratie mature, et dont la transgression ostensible signale qu'une digue institutionnelle vient de céder. Les marchés américains, eux, ont accueilli la nouvelle avec sérénité : ils anticipaient l'arrivée de Warsh depuis trois trimestres et ont déjà escompté le scénario d'un président de Fed plus accommodant en 2026 et 2027. Ce n'est pas la nomination qui choque ; c'est la séquence — une enquête criminelle ouverte au moment où la nomination de Warsh devenait politique, fermée au moment précis où le verrou sénatorial bloquait sa confirmation. Tocqueville s'inquiétait dans De la démocratie en Amérique de ce que les démocraties modernes substitueraient au despotisme classique « un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort ». La Fed n'est pas le Trésor, et le Trésor n'est pas la Maison-Blanche, mais quand les trois finissent par parler d'une seule voix, c'est la prophétie tocquevillienne qui se réalise — et avec elle, une certaine idée de la séparation des pouvoirs sur laquelle les marchés monétaires obligataires ont construit leur confiance pendant quarante ans.
Sources : CNBC, Washington Post, NPR
Jared Kushner et Steve Witkoff atterrissent ce matin à Islamabad pour ce que la Maison-Blanche a qualifié de « négociations directes » avec le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi. L'annonce a été faite vendredi par la porte-parole Karoline Leavitt sur Fox News, qui a précisé que le vice-président J. D. Vance — qui avait conduit la précédente délégation à Islamabad — n'accompagnerait pas la mission. Téhéran a, dans la même journée, démenti officiellement qu'une rencontre soit programmée, le ministère iranien des Affaires étrangères évoquant la simple présence d'Araghchi sur le sol pakistanais pour rencontrer ses « médiateurs ». Le Brent a oscillé entre 104 et 106 dollars vendredi avant de clôturer à 105,33 dollars le baril, sans direction claire, le marché renvoyant dos à dos la rumeur de négociation et la persistance de l'impasse stratégique dans le détroit d'Ormuz.
Une délégation américaine sans le vice-président, une partie iranienne qui dément officiellement la rencontre qu'elle s'apprête à tenir, un pays-hôte (le Pakistan) qui maintient une stricte ambiguïté diplomatique : voilà, dans l'épure, une scène de négociation moyen-orientale telle qu'on en connaît depuis 1979. La nouveauté tient à ce que le baril ne s'effondre pas à l'annonce des pourparlers, ce qu'il aurait fait il y a six mois. Les opérateurs ont appris à pricer la diplomatie iranienne pour ce qu'elle est : un instrument de gain de temps, pas un mécanisme de désescalade. Adam Smith écrivait que « le commerce, qui ne devrait être chez les nations comme chez les particuliers qu'un lien d'amitié, est devenu la source la plus féconde de discorde et d'animosité ». La phrase, dans La Richesse des nations, visait les politiques mercantilistes du XVIIIe siècle ; elle s'applique mot pour mot à la militarisation actuelle des routes maritimes. Le détroit d'Ormuz produit aujourd'hui une rente géopolitique pour le régime iranien — exactement ce que le mercantilisme britannique cherchait à produire pour la Couronne via les Actes de navigation. Trois siècles plus tard, la leçon n'a toujours pas été comprise. Les pays qui transforment des goulots géographiques en armes diplomatiques finissent toujours par y perdre — mais cette perte se mesure en décennies, et les marchés, eux, raisonnent en trimestres.
Sources : CNBC, Al Jazeera, Axios
Le clou de la séance européenne de jeudi a été parisien. STMicroelectronics, le franco-italien des semi-conducteurs, a bondi de 14,44 % à 42,87 euros après la publication de son chiffre d'affaires trimestriel. Le groupe a confirmé qu'il bénéficiait du retour des commandes dans l'automobile européenne et d'une accélération inattendue de la demande pour ses puces destinées aux infrastructures de défense. L'Oréal a accompagné le mouvement, le CAC 40 finissant la journée à 8 312 points avant un repli technique vendredi à −0,35 %. Sur la semaine, l'indice parisien interrompt sa série de quatre semaines consécutives de hausse, victime collatérale de la consolidation européenne face au baril.
STMicroelectronics est ce qu'on appellerait, dans le vocabulaire de Schumpeter, une « innovation incrémentale » à l'échelle industrielle européenne — une entreprise qui ne fabrique ni les puces les plus avancées, ni les architectures les plus prisées de Wall Street, mais qui occupe avec constance un segment d'activité que personne ne sait remplacer en moins de cinq ans. Le marché valorise rarement ces sociétés à leur juste prix, parce qu'elles n'offrent ni la promesse vertigineuse des champions de l'IA générative, ni la sécurité des concessions régulées. Elles offrent autre chose, plus modeste et plus essentiel : une chaîne de valeur intégrée, un capital humain accumulé sur trois générations, une discipline industrielle que les marchés financiers ne savent pas modéliser. Les +14 % de jeudi ne disent pas que STMicroelectronics est devenu Nvidia ; ils disent que les investisseurs viennent de redécouvrir ce qu'est un industriel européen qui exécute. C'est une bonne nouvelle pour l'écosystème français, qui n'en compte plus beaucoup. C'en est une moins bonne pour ceux qui voulaient croire que la souveraineté technologique européenne se construirait à coups d'annonces de Bruxelles : elle se construit, comme toujours, à coups de capital patient, de pôles industriels protégés et d'ingénieurs payés correctement.
Sources : Boursorama (récap semaine), Boursorama (taux)
L'Agence France Trésor a confirmé cette semaine son programme d'émissions pour 2026. Le volume d'emprunts à moyen et long terme atteindra 310 milliards d'euros, soit un record absolu pour l'État français, dépassant le précédent point haut de 305 milliards atteint en 2024. Si l'on ajoute les BTF à court terme, l'AFT devra placer cette année près de 497 milliards d'euros de dette, dont 270 milliards d'OAT à moyen et long terme. La dette publique française a atteint 3 416 milliards d'euros à la fin du deuxième trimestre 2025, soit 115,6 % du PIB, et le Trésor anticipe un ratio de 118,6 % en fin d'année 2026. L'OAT française à dix ans s'établit à 3,58 %, à 12 points de base de l'italienne et à 18 points de base de la grecque, écart le plus faible depuis l'introduction de l'euro.
Trois cent dix milliards d'euros, c'est l'équivalent du PIB annuel cumulé de la Belgique et du Portugal. C'est aussi, mécaniquement, près de 850 millions d'euros à placer chaque jour ouvrable de l'année 2026 sur les marchés obligataires européens. La discipline de placement de l'AFT est, à juste titre, considérée comme l'une des meilleures du monde — c'est pour cela que la France conserve un coût d'emprunt acceptable malgré une trajectoire budgétaire qui ne l'est plus. Mais aucune compétence technique ne compense indéfiniment l'absence de discipline politique. La France emprunte aujourd'hui pour rembourser ce qu'elle empruntait hier ; elle empruntait hier pour financer les dépenses qu'elle ne savait pas réduire ; et elle ne sait pas les réduire parce que les majorités successives, depuis 2007, ont fait du maintien des transferts sociaux le seul ciment d'une majorité parlementaire chaque année plus introuvable. Tocqueville prévenait dans L'Ancien Régime et la Révolution qu'« il y a deux choses qu'un peuple démocratique aura toujours grand'peine à faire : commencer une guerre et la finir ». On peut substituer, sans grande perte d'exactitude, le mot « dette » à celui de « guerre ». L'écart de spread entre la France et l'Italie n'est pas une consolation : c'est un avertissement. Quand un pays cesse d'être noté comme un pays sérieux et commence à être prêté comme un pays normal, c'est que le marché a renoncé à le distinguer.
Sources : IFRAP, Club Patrimoine, Agence France Trésor
Les réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale se sont closes à Washington avec un diagnostic central et trois scénarios. Le diagnostic : la croissance mondiale est révisée à 3,1 % pour 2026, contre 3,4 % en janvier, et l'inflation passe à 4,4 %. Le scénario de référence du Fonds suppose un conflit iranien qui se règle vite et une hausse moyenne des prix de l'énergie limitée à 19 %. Le scénario adverse fait basculer la croissance à 2,5 % et l'inflation à 5,4 %. Le scénario sévère — prolongation du conflit en 2027, fermeture durable du détroit d'Ormuz — projette une croissance mondiale ramenée à 2 %, soit la limite technique de la récession globale, et une inflation supérieure à 6 %. La région Moyen-Orient/Afrique du Nord voit sa prévision révisée à la baisse de près de trois points sur 2026.
Quand le FMI passe d'un scénario à trois scénarios, c'est qu'il a renoncé à prévoir et qu'il s'est résolu à raconter. Les économistes du Fonds n'ont jamais aimé cet exercice — il est trop proche de la prospective géopolitique, qui est leur tache aveugle institutionnelle. Mais l'institution n'a plus le choix : la dispersion des résultats possibles, sur l'ensemble des principaux agrégats, est la plus large depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022. Sur le fond, le rapport renoue avec la grille d'analyse classique de l'économie politique pré-keynésienne : un choc d'offre (l'énergie) qui se transmet aux prix, lesquels se transmettent aux salaires nominaux mais pas aux salaires réels, lesquels érodent la consommation, laquelle freine l'activité — et le tout sous tension monétaire. C'est exactement la configuration que David Hume décrivait au XVIIIe siècle dans son essai De la balance du commerce, et que les keynésiens ont tenté d'évacuer après 1945 en postulant que la politique budgétaire pouvait stabiliser indéfiniment l'activité. Les années 1973-1979 avaient déjà infligé un démenti partiel à cette thèse. Les années 2026-2027 risquent de lui infliger un démenti plus brutal : il n'y a pas de politique macroéconomique qui puisse compenser durablement la fermeture d'une route commerciale stratégique. Il n'y a que des palliatifs, et leurs effets secondaires.
Sources : FMI (Press Briefing WEO), FMI (World Economic Outlook, chapitre 1), Statt
« Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance. »
— Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II (1840)