La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Édition #083 — Vendredi 24 avril 2026
Intel publie le trimestre le plus éclatant de sa décennie et bondit de 20 % en after-hours pendant que Google s'engage à commander ses processeurs pour ses fermes d'IA, le Brent franchit les 105 dollars après la démission rapportée du négociateur iranien Ghalibaf, l'Insee constate un climat des affaires français au plus bas depuis vingt et un mois avec des perspectives générales qui se dégradent dans tous les secteurs, les PMI flash américains rebondissent à 52,0 mais les prix d'intrants industriels affichent leur plus forte progression depuis 2022 — stagflation à bas bruit —, Engie électrise le CAC 40 en relevant ses objectifs 2026 pendant que SCOR dévisse de 7 %, et la semaine prochaine s'ouvre sur un triptyque décisif : BCE mercredi, Bank of England et Alphabet jeudi.

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Intel ressuscite : +20 % en after-hours, Google signe pour plusieurs générations de CPU

Il y a dix-huit mois, Les Échos titrait sur « la lente agonie d'Intel ». Hier soir, après clôture, le fondeur de Santa Clara a publié des résultats qui ont fait trembler le marché des semi-conducteurs. Le bénéfice par action ajusté s'établit à 29 cents contre 1 cent attendu, pour un chiffre d'affaires de 13,58 milliards de dollars, largement au-dessus des 12,42 milliards du consensus. La division data center progresse de 22 % sur un an à 5,1 milliards, portée par une annonce inattendue : Google s'est engagé à utiliser plusieurs générations successives de processeurs Intel pour faire tourner ses charges d'intelligence artificielle dans ses centres de données. Le constructeur anticipe pour le second trimestre un chiffre d'affaires compris entre 13,8 et 14,8 milliards de dollars et un BPA ajusté de 20 cents, là encore bien au-delà des 9 cents du consensus. Le titre a bondi de près de 20 % dans les transactions après bourse, effaçant en quelques heures deux années de défiance.

On nous avait juré qu'Intel était fini, que l'entreprise qui avait inventé le microprocesseur moderne en 1971 ne saurait jamais rattraper TSMC en gravure, ni Nvidia en accélérateurs d'IA, ni ARM en mobile. Les stratèges de Wall Street avaient enterré la firme avec la même assurance qu'ils enterraient Apple en 1997 ou Microsoft en 2012. Joseph Schumpeter, observant dans Capitalisme, socialisme et démocratie les mouvements cycliques du capitalisme, avait pourtant prévenu : « Le processus de destruction créatrice est le fait essentiel du capitalisme. » La destruction, en économie de marché, ne frappe jamais une fois pour toutes. Elle redistribue les cartes à chaque génération, et les entreprises qui savent se remettre au travail après une humiliation sont précisément celles qui reviennent. L'annonce de Google est à cet égard le signal le plus intéressant : une entreprise qui conçoit ses propres puces (les TPU) vient de décider qu'elle achètera aussi de l'Intel. C'est la confirmation que la spécialisation technologique obéit à la logique des coûts comparés, pas à la magie des effets d'annonce. Ceux qui pariaient depuis 2023 sur la mort d'Intel viennent d'apprendre, à leurs frais, que le marché ne raisonne jamais en ligne droite.

Sources : CNBC, Intel Investor Relations, The Motley Fool

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Iran : Ghalibaf démissionne, le Brent franchit les 105 dollars

Le modéré Mohammad-Bagher Ghalibaf, président du parlement iranien et chef de la délégation de négociation avec les États-Unis, a démissionné hier selon la chaîne israélienne N12, protestant contre l'extension croissante de l'influence des Gardiens de la révolution (IRGC) dans le processus diplomatique. L'information n'est pas officiellement confirmée par Téhéran, mais elle a suffi à faire basculer les marchés : le Brent a gagné plus de 3 % en séance pour franchir les 105 dollars le baril, son plus haut niveau depuis le déclenchement du conflit en mars. Dans le détroit d'Ormuz, Téhéran continue d'exiger une autorisation pour tout passage, quand Donald Trump revendique un « contrôle total » par l'US Navy. Le président américain a ordonné à la marine de « tirer pour tuer » sur tout bateau posant des mines dans le détroit, après qu'un cargo ait essuyé des coups de feu mercredi soir. Le trafic pétrolier transitant par Ormuz reste réduit à sa plus simple expression.

La diplomatie commerciale est réversible ; la diplomatie militaire ne l'est que par paliers. Dès qu'un négociateur modéré s'efface, les camps extrêmes se renforcent mutuellement, selon une dynamique que Raymond Aron avait décrite dans Paix et guerre entre les nations : « La modération est rarement récompensée dans les systèmes bloqués. » Ghalibaf n'a peut-être pas démissionné — les rumeurs persanes ont une longue histoire d'inexactitude — mais le simple fait que le marché ait réagi à la rumeur dit quelque chose du régime d'incertitude dans lequel nous sommes entrés. Le Brent à 105 dollars, c'est l'ensemble des producteurs, raffineurs, assureurs et transporteurs qui pricent désormais la thèse que la crise durera. Et durera. Quand le marché cesse de parier sur la normalisation, c'est qu'il a regardé l'histoire et qu'il a vu que les détroits maritimes, une fois militarisés, le restent longtemps. Bab el-Mandeb depuis 2023. Ormuz en 2026. Aucune leçon n'a été tirée parce qu'aucune leçon ne peut l'être : c'est précisément ce que signifie vivre dans un régime où l'arbitrage se fait par les armes.

Sources : Seoul Economic Daily, CNBC, Euronews

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Insee : climat des affaires au plus bas depuis juillet 2024

L'Insee a publié hier matin ses enquêtes mensuelles de conjoncture. L'indicateur synthétique du climat des affaires perd trois points pour s'établir à 94 en avril 2026, soit son niveau le plus bas depuis juillet 2024, et six points sous sa moyenne de longue période. La dégradation est particulièrement marquée dans le commerce de détail (−6 points à 94), tiré vers le bas par la forte baisse des soldes relatifs aux intentions de commande et aux perspectives générales d'activité. Les services, bloqués sous leur normale depuis novembre 2024, s'assombrissent à leur tour ; l'industrie rebondit légèrement, et le bâtiment reste stable. « Dans tous les secteurs, les perspectives générales d'activité se dégradent et les soldes sur les prix prévus augmentent », prévient l'Insee — formulation qui a la valeur d'un avertissement discret aux marchés et à la BCE. L'indicateur de climat de l'emploi reste stable à 95.

La stagflation n'a pas de définition officielle, mais elle a des signes cliniques. Le premier est celui-ci : les chefs d'entreprise constatent une activité qui ralentit et des prix qui accélèrent, en même temps, dans tous les secteurs. L'Insee ne fait qu'enregistrer ce que l'arithmétique budgétaire française implique depuis longtemps : une économie dont les capacités productives sont bridées par la fiscalité, la norme et le coût du travail ne peut pas absorber un choc énergétique sans le répercuter dans les prix. Et elle ne peut pas répercuter les prix sans tuer la demande des ménages. Le commerce de détail, qui perd six points en un mois, est le thermomètre le plus honnête de l'économie quotidienne : c'est là que le consommateur français vote, deux fois par semaine, en arbitrant entre le caddie plein et le caddie réduit. Bastiat écrivait en 1850 que « l'État est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». Il faudrait ajouter, à la lumière des années 2020, que cette fiction a un coût mesurable — et qu'il apparaît à chaque baisse des soldes d'opinion dans les enquêtes de l'Insee.

Sources : Insee (informations rapides n° 71), Econostrum, Boursorama

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PMI flash États-Unis : l'industrie au plus haut depuis mai 2022, les prix flambent

Photographie inverse de la zone euro : aux États-Unis, le PMI composite S&P Global d'avril rebondit de 1,7 point à 52,0, son plus haut depuis trois mois. Le PMI manufacturier atteint 54,0, son plus haut niveau depuis mai 2022, et le sous-indice de la production grimpe de 2,5 points à 55,7, une performance inédite depuis quatre ans. Les services progressent plus modestement à 51,3, l'incertitude géopolitique pesant sur le tourisme, le transport aérien et la distribution financière. Mais le signal qui compte est ailleurs, dans les colonnes de prix d'entrée : les coûts des intrants industriels affichent leur plus forte progression depuis juillet 2022, et ceux des services leur plus forte hausse depuis décembre, « parmi les plus fortes des trois dernières années ». La confiance des industriels américains n'a pas été aussi élevée depuis février 2025.

L'économie américaine donne à voir un paradoxe apparent : elle se porte mieux en apparence (activité qui rebondit, emploi résilient, confiance industrielle au plus haut) et pire en réalité (prix qui s'envolent, pouvoir d'achat qui s'érode, patience du consommateur qui s'effrite). Milton Friedman, dans sa conférence Nobel de 1976, avait tracé ce scénario presque mot pour mot : « L'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, mais ses effets réels sont d'abord industriels : un boom illusoire de l'activité précède invariablement la correction. » Les industriels américains produisent davantage parce que leurs clients stockent en anticipation d'une nouvelle vague tarifaire et parce que les marges se reconstituent grâce à la hausse des prix de vente. Mais le moment où le consommateur final dira « stop », parce que ses revenus réels auront rattrapé l'arithmétique, ce moment n'est pas encore arrivé — il n'est pas non plus très loin. Le marché obligataire américain, lui, ne s'y trompe pas : les breakeven à cinq ans remontent depuis quinze jours, signalant que les investisseurs repricent l'inflation à la hausse. Ce que Powell appellera « transitoire » dans son communiqué de juin sera probablement ce que les historiens appelleront, dans dix ans, « la deuxième vague ».

Sources : S&P Global Flash US PMI, Neil Sethi (analyse)

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CAC 40 : Engie relève ses objectifs et rachète UK Power Networks, SCOR décroche

Séance contrastée pour les valeurs françaises hier. Engie a électrisé la place de Paris en annonçant le rachat de UK Power Networks et en relevant sa fourchette de résultat net récurrent 2026 à 4,6-5,2 milliards d'euros. Le titre a progressé en tête du CAC 40. À l'inverse, SCOR a dévissé de 7 % en clôture, pénalisé par des résultats trimestriels décevants dans les branches vie et santé. Le luxe a tenu, porté par Richemont qui publie un chiffre d'affaires annuel record de 20,6 milliards d'euros pour son exercice clos en mars. Le CAC 40 clôture aujourd'hui à 8 167,50 points, en repli de 0,26 %, dans un marché qui consolide après plusieurs séances de hausse malgré un baril à 105 dollars.

Deux publications, deux logiques opposées — et la même leçon économique. Engie rachète un réseau de distribution britannique parce que l'énergie, devenue arme géopolitique, redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : un actif stratégique régulé, dont la valeur tient à la rareté du capital autorisé et à la rente que procure une concession de service public. SCOR souffre parce que la réassurance vie est exposée à l'allongement de la durée de vie et aux nouveaux risques sanitaires — et parce qu'il est plus facile de valoriser des tuyaux physiques qu'une probabilité actuarielle. Schumpeter disait que « le capitalisme est par nature une forme ou méthode de changement économique ; il ne peut jamais être stationnaire ». Le message de la séance est précisément celui-là : le marché redistribue en permanence ses primes aux secteurs qui bénéficient du régime en cours, et il retire ses faveurs à ceux qui l'ont trop bien anticipé. La réassurance était chérie par les analystes depuis trois ans ; elle devient le secteur à vendre. L'électricité régulée était méprisée depuis le Green Deal ; elle redevient le secteur à détenir. Le capitalisme n'a pas de mémoire, seulement des convictions successives.

Sources : BFM Bourse (Engie), L'Argus de l'assurance (SCOR), BFM Bourse (CAC 40)

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La semaine prochaine : BCE, BoE, Alphabet — et un budget français enfin voté

Triptyque décisif en perspective. Mercredi 29 avril, le Conseil des gouverneurs de la BCE se réunit à Francfort : les marchés pricent un statu quo à 78 %, mais n'excluent plus totalement une hausse de 25 points de base compte tenu de la trajectoire de l'inflation. Jeudi 30 avril, la Bank of England rendra sa décision à Londres ; les 62 économistes interrogés par Reuters attendent unanimement un maintien du Bank Rate à 3,75 %, après le rebond surprise de l'inflation britannique à 3,3 % en mars. Côté résultats d'entreprises, Alphabet publie mercredi soir — le consensus attend un BPA de 2,68 dollars sur un chiffre d'affaires de 106,88 milliards et Cloud en croissance supérieure à 50 %. Enfin, la France se dote mardi de son budget 2026 définitif, après trois mois d'usage de l'article 49.3 et un amendement de dernière minute sur les holdings familiales.

Deux banques centrales réunies à vingt-quatre heures d'intervalle face au même problème — une inflation énergétique importée qu'aucune politique monétaire ne peut adresser à la source —, et deux langages codés pour dire la même impuissance : Lagarde évoquera une « vigilance accrue », Bailey parlera d'une « approche prudente », Powell répètera « data-dependent ». On cherchera en vain dans ces communiqués la moindre décision susceptible d'influer sur le prix du baril ou sur la productivité du travail. Frédéric Bastiat, dans son Sophismes économiques, se moquait déjà de ceux qui « prennent la mesure de leur influence au volume sonore de leurs communiqués » — la formule est cinglante parce qu'elle touche juste. Le budget français, lui, sera voté avec les mêmes équilibres qu'il y a six mois : des hausses de prélèvements maquillées en « efforts temporaires », des économies annoncées qui ne se matérialisent jamais, un service de la dette qui avale toutes les marges de manœuvre. Les investisseurs obligataires, eux, ne lisent pas les communiqués : ils regardent les émissions nettes du Trésor. Et celles-ci, au premier trimestre, ont battu tous les records depuis 2020.

Sources : Rankia (BCE), HomeOwners Alliance (BoE), IG (Alphabet)

Le chiffre du jour
+20 %
Bond de l'action Intel en transactions after-hours hier soir, après la publication d'un trimestre largement au-dessus du consensus (BPA à 29 cents contre 1 cent attendu) et l'annonce que Google s'engage à commander plusieurs générations successives de processeurs Intel pour ses charges d'IA. L'entreprise, laissée pour morte par la majorité des analystes de Wall Street depuis deux ans, vient de rappeler au marché que Schumpeter avait raison : la destruction est créatrice, et personne n'a le monopole durable d'un secteur technologique.
La citation du jour

« Le processus de destruction créatrice est le fait essentiel du capitalisme. C'est en lui que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s'y adapter. »

— Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942)

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