La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Le calendrier statistique a son ironie : c'est un 30 juin, jour de bilan, que l'INSEE a livré ce matin sa première estimation des prix à la consommation de juin et les dépenses des ménages de mai. La tendance, elle, ne fait guère mystère. En mai 2026, les prix à la consommation ont augmenté de 2,4 % sur un an, portés par une énergie en plein emballement (+16,6 % après +14,3 %) et des services qui accélèrent à +2,1 %. De 0,8 % fin décembre à 2,4 % en mai, l'inflation française a tout bonnement triplé en cinq mois. Et le coût se lit dans les enquêtes de conjoncture : la confiance des ménages a perdu une dizaine de points depuis février et flirte avec ses planchers, tandis que l'INSEE projette un pouvoir d'achat en recul de 0,3 % sur l'année.
On nous expliquera, comme toujours, que l'inflation vient « du dehors » — du pétrole, de la guerre, du climat, de tout sauf de la monnaie et de l'État. C'est l'éternelle fable du coupable extérieur, que Friedman avait démontée d'une phrase : « L'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. » Le baril a bon dos ; il monte et descend, et l'inflation, elle, persiste. La vérité plus gênante est que le ménage français paie deux fois : une première par l'impôt, le plus lourd d'Europe, qui rogne son revenu avant même qu'il le touche ; une seconde par la hausse des prix, qui rogne ce qui lui reste. Voilà le « pouvoir d'achat » dont la classe politique a fait son fonds de commerce : un mal qu'elle entretient par la dépense et la fiscalité, puis qu'elle promet de soigner par de nouvelles subventions financées… par la dette. Le serpent se mord la queue, et c'est le contribuable qui saigne. Qu'on cesse de confisquer, de taxer et d'imprimer, et le pouvoir d'achat reviendra de lui-même — sans plan, sans guichet, sans ministre pour s'en attribuer le mérite.
Sources : INSEE (En mai 2026, les prix à la consommation augmentent de 2,4 % sur un an), Econostrum (Croissance, pouvoir d'achat, chômage : les perspectives de l'INSEE pour 2026)
À l'heure de refermer les comptes de mi-année, le fossé transatlantique saute aux yeux. Sur les six premiers mois de 2026, le S&P 500 affiche encore près de +8 %, le Nasdaq quelque +11 %, malgré un mois de juin difficile qui a effacé une partie des gains. En face, l'Europe fait grise mine : le CAC 40 a clôturé lundi autour de 8 385 points, en repli, bouclant un trimestre « sous tension ». Le moteur de cette divergence porte un nom : l'intelligence artificielle, et plus précisément la mémoire qui la nourrit. Les fabricants de puces mémoire ont été les grands gagnants de l'année — Micron a bondi de quelque 248 %, SanDisk de plus de 700 %, les prix de la mémoire flambant jusqu'à +355 % sur fond de pénurie appelée à durer jusqu'en 2028 — pendant que les éditeurs de logiciels subissaient leur « SaaSpocalypse », l'indice du secteur ayant chuté de 19 % en un seul mois.
Que voilà une illustration limpide de ce que Schumpeter nommait la « destruction créatrice ». En quelques mois, le marché a déplacé des montagnes de capital de ce qu'il croit condamné — le vieux logiciel d'abonnement — vers ce qu'il juge porteur — le silicium qui fait tourner les modèles. Nul comité de planification n'a décrété ce basculement ; il est sorti, brutal et imparfait, de millions de paris individuels. On peut s'en effrayer, parler de « bulle », réclamer qu'on encadre, qu'on « accompagne la transition ». Ce serait oublier que c'est précisément cette violence allocative qui fait la fécondité du capitalisme : il enterre vite ses morts pour financer ses vivants. Et le contraste avec une Europe atone n'est pas un hasard de conjoncture. Là où l'Amérique laisse le capital chercher son emploi le plus productif, le Vieux Continent le retient, le fléchit, le subventionne — puis s'étonne que ses Bourses stagnent quand celles d'outre-Atlantique s'envolent. Reste la prudence du libéral lucide : un titre qui monte de 700 % en six mois peut en perdre la moitié en six séances. La destruction créatrice détruit aussi les imprudents — et c'est encore une vertu, car elle enseigne ce qu'aucun régulateur ne sait apprendre.
Sources : Forbes (The Stock Market's Biggest Winners And Losers Of 2026 So Far), Forbes (Stock Market Outlook For 2026), MoneyVox (CAC 40 en baisse, fin de trimestre sous tension)
La trêve irano-américaine aura tenu… de justesse. Après des frappes survenues le week-end, qui ont fait craindre un déraillement du fragile processus de paix, Washington et Téhéran sont convenus lundi de suspendre à nouveau les hostilités et de laisser les navires commerciaux franchir librement le détroit d'Ormuz ; le brut a aussitôt repris quelques couleurs, le Brent gagnant 1,3 % autour de 72,9 dollars et le baril américain repassant au-dessus de 70 dollars. On reste pourtant très loin des sommets de la guerre : à mesure que les pétroliers ressortaient du détroit, les exportations du Golfe étaient remontées vers 75 % de leur niveau d'avant-guerre, et les prix avaient déjà effacé l'essentiel de la prime de conflit.
Toute la leçon tient dans ce ballet : il aura suffi de quelques drones un samedi pour faire frémir le baril, et d'une poignée de mots un lundi pour le calmer. Le prix du pétrole n'est pas un caprice de spéculateurs ; c'est un message, le plus honnête qui soit, sur l'état réel du monde. Il dit la peur quand la guerre menace, le soulagement quand le commerce reprend ses droits. Les gouvernements qui rêvent de « plafonner » ce prix, de le « lisser » par des chèques ou des ristournes à la pompe, s'attaquent au thermomètre en croyant soigner la fièvre. Bastiat l'avait dit : on ne légifère pas contre la rareté, on la déplace. La vraie politique énergétique tient en une phrase que nul ministre n'ose prononcer : rendre la mer libre, les contrats sûrs, et laisser le prix faire son office de sentinelle. Le marché, lui, a déjà désarmé ; aux diplomates de ne pas tout regâcher.
Sources : CNBC (Oil prices rise as U.S. and Iran reach deal to halt attacks), CNBC (Oil prices fall as more tankers exit Strait of Hormuz)
À peine la Cour des comptes avait-elle tiré la sonnette d'alarme — « tous les signaux sont au rouge » — que Matignon montrait déjà des signes de reddition. Sébastien Lecornu se dit désormais prêt à « relâcher la pression » sur la réduction du déficit, atténuant les coupes envisagées pour 2026. La même Cour juge pourtant « loin d'être garanti » l'objectif d'un déficit ramené à 5 % du PIB cette année, après 5,4 % en 2025. Le détail est accablant : les 11 milliards d'euros d'économies prévus par le budget sont presque entièrement engloutis par la seule charge de la dette, qui bondit de quelque 9 milliards pour atteindre 74 milliards en 2026 ; et même si tout se passait comme prévu, la dette publique dépasserait 3 620 milliards d'euros, soit 118,5 % du PIB.
Ainsi va l'État français : il annonce des économies d'une main et, de l'autre, signe des intérêts qui les effacent. Onze milliards arrachés à grand-peine, neuf aussitôt rendus aux créanciers — voilà le rendement réel de la « rigueur » à la française. Mais le plus instructif n'est pas le chiffre, c'est la capitulation qu'il déclenche. À la première alerte, le gouvernement ne coupe pas davantage : il « relâche la pression ». Car couper suppose de dire non à quelqu'un — à un ministère, à une clientèle, à un électorat —, et c'est précisément ce qu'un pouvoir installé dans la dépense ne sait plus faire. Bastiat l'avait prophétisé : « Tout le monde veut vivre aux dépens de l'État ; on oublie que l'État vit aux dépens de tout le monde. » La fiction a désormais un loyer — 74 milliards par an, bientôt cent — et ce loyer ne paie ni une école, ni un hôpital : seulement le droit de continuer à emprunter pour ne rien réformer. Le jour où les marchés exigeront leur dû, ce ne sera plus Lecornu qui « relâchera la pression », mais elle qui se rappellera à lui.
Sources : Public Sénat (Lecornu prêt à relâcher la pression sur la réduction du déficit), Public Sénat (L'objectif de réduction du déficit loin d'être garanti), Banque des Territoires (« Tous les signaux sont au rouge » en 2026)
Francfort persiste. À sa réunion du 11 juin, la Banque centrale européenne a de nouveau relevé ses trois taux directeurs d'un quart de point, portant le taux de dépôt à 2,25 %, le taux de refinancement à 2,40 % et le taux de prêt marginal à 2,65 %. La raison ? Une inflation qui refuse de plier : l'indice des prix de la zone euro s'est établi à 3,2 % sur un an, l'énergie flambant de près de 11 % et les services accélérant à 3,5 %. Les propres projections de l'institution tablent désormais sur 3,0 % d'inflation moyenne en 2026, encore loin de la cible des 2 %, qu'on ne reverrait pas avant 2028.
La BCE se débat dans la contradiction que tout keynésien refuse de voir et que tout lecteur de Mises avait anticipée : on ne peut pas, dans le même mouvement, combattre l'inflation et soutenir la croissance par la même planche à billets. Après des années d'argent gratuit, de rachats de dettes souveraines et de taux négatifs, l'addition arrive — et elle prend la forme la plus cruelle, la stagflation : des prix qui montent, une activité qui cale. Les gardiens de la monnaie se découvrent alors prisonniers de leurs propres largesses passées : durcir, c'est étrangler des États surendettés ; ne rien faire, c'est laisser filer les prix. Ils ont choisi de durcir, et l'on peut leur en savoir gré — mieux vaut une rigueur tardive qu'une fuite éternelle. Mais qu'on n'oublie pas l'origine du mal : ce n'est pas le marché qui a fabriqué cette inflation, c'est l'institution même qui prétend aujourd'hui la combattre. Mises l'avait écrit sans détour : « Il n'y a aucun moyen d'éviter l'effondrement final d'un boom provoqué par l'expansion du crédit. » Toute la question est de savoir si Francfort aura le courage d'aller au bout — ou si, comme Bercy, elle finira par « relâcher la pression ».
Sources : Banque centrale européenne (Monetary policy decisions, 11 juin 2026), Eurostat (Euro area annual inflation up to 3.2%)
Pendant que l'Occident lutte contre la hausse des prix, la Chine affronte le mal inverse. La déflation s'y enracine, et Pékin ne fait à peu près rien pour l'enrayer. La croissance nominale est tombée vers 4 %, la demande intérieure nominale ne progresse plus que de quelque 3 %, les ventes au détail stagnent à peine au-dessus de +1 % sur un an, et le taux d'utilisation des capacités manufacturières est retombé à 73,9 %, au plus bas depuis une décennie. La réponse du Parti ? Surtout pas de relance de la consommation : le pouvoir préfère la « stabilité » et un volontarisme industriel de l'offre, quitte à inonder la planète de marchandises bon marché — les exportations ayant bondi de 14 % sur les quatre premiers mois.
Voilà l'image inversée de nos maux, et la démonstration qu'un excès d'État se paie dans les deux sens. La Chine produit ce qu'aucun consommateur ne réclame, parce qu'un plan l'a décrété ; ses ménages, eux, épargnent par défiance ce qu'on les supplie de dépenser. Le résultat est cette « trappe » où l'offre pléthorique et la demande comprimée se regardent sans se rencontrer. Pékin pourrait desserrer l'étreinte — rendre aux familles le revenu, la sécurité, la confiance qui les feraient consommer — mais ce serait lâcher du contrôle, et le contrôle est tout ce que le Parti ne cédera jamais. C'est l'illustration grandeur nature du « problème de la connaissance » cher à Hayek : nul bureau, fût-il chinois et tout-puissant, ne peut savoir ce que des centaines de millions d'individus désirent vraiment, ni le décréter à leur place. L'Amérique laisse son marché trancher et voit l'IA refondre son économie ; la Chine veut tout diriger et s'enlise dans la surproduction. Entre les deux, une France qui croit encore qu'on peut « planifier » la prospérité ferait bien d'aller voir à l'Est ce que devient un pays où l'État ne lâche jamais rien.
Sources : Eurasia Group (China's deflation trap — Top Risk #7 of 2026), Rhodium Group (China's Economy: Rightsizing 2025, Looking Ahead to 2026), U.S.-China Economic and Security Review Commission (China Bulletin, June 2026)