La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité

Édition #128 — Dimanche 28 juin 2026
Dimanche d'inflation — la vraie et la fausse : la semaine s'est ouverte sur un néologisme, l'« IAflation », forgé pour expliquer qu'Apple et Microsoft relèvent brutalement leurs tarifs — MacBook Air de 1 099 à 1 299 dollars, Surface Pro de 999 à 1 499 — sous l'effet d'une pénurie de puces mémoire que la ruée vers les centres de données d'intelligence artificielle a fait flamber, au point de faire chuter Apple de plus de 6 % et d'entraîner dans son sillage Wall Street et un CAC 40 retombé vers 8 385 points ; mais pendant qu'on baptisait « inflation » ce qui n'est qu'un signal de prix, la véritable inflation, elle, montrait son visage monétaire — l'indice PCE américain bondissait à 4,1 % en mai, au plus haut depuis avril 2023, et Bank of America prévenait que la Fed de Kevin Warsh allait « cogner » par une série de hausses ; à Francfort, la BCE durcissait dans la stagflation (dépôt à 2,25 %, inflation à 3,2 %, croissance à 0,8 %) à l'instant précis où le Brent s'effondrait de 10 % sur la semaine, à 72 dollars, son plus bas depuis février, Ormuz rouvrant et l'Arabie rechargeant ses pétroliers ; pendant ce temps la Banque de France ramenait la croissance hexagonale à 0,5 %, la dette filait vers 117,9 % du PIB, la confiance des ménages s'effondrait, et le crédit immobilier repartait à la hausse, à 3,37 % sur vingt ans. De la Silicon Valley à Bercy, une même semaine pour redécouvrir, avec Friedman, que l'inflation n'est jamais là où l'on désigne le coupable du jour, mais toujours et partout là où l'on imprime la monnaie.

1« IAflation » : le mot de l'année, et le contresens de l'année

Le néologisme avait tout pour séduire ; il n'explique rien. Apple et Microsoft ont relevé brutalement les tarifs de plusieurs de leurs produits-phares, invoquant l'envolée du prix des puces mémoire alimentée par le boom de l'intelligence artificielle, dont les centres de données engloutissent la capacité des fondeurs : le MacBook Air passe de 1 099 à 1 299 dollars, le MacBook Pro d'entrée de 1 699 à 1 999, l'iPad Air de 599 à 749, l'iPad Pro de 999 à 1 199 ; Microsoft, qui dit avoir vu le coût de la mémoire « plus que doubler » et s'attend à un nouveau doublement d'ici l'automne 2027, a relevé sa Surface Pro 13 pouces de moitié, de 999 à 1 499 dollars. En cause, un basculement de Samsung, SK Hynix et Micron vers la mémoire à haute bande passante destinée aux serveurs d'IA, qui assèche la DRAM et la NAND des téléphones et des ordinateurs — Apple confessant n'avoir « jamais vu un composant renchérir à ce point ».

Voilà le marché qui fait précisément son métier, et qu'on accuse pourtant d'un crime imaginaire. Quand l'IA réclame d'un coup des montagnes de silicium, la rareté nouvelle se transmet en quelques semaines, par la seule grâce des prix, à toute la chaîne mondiale ; aucun planificateur n'a décrété « donnez les puces aux serveurs plutôt qu'aux iPad », des millions d'arbitrages privés l'ont fait, et le prix arbitre. C'est le signal de Hayek dans sa pureté : un nombre qui dit, sans qu'on ait à l'expliquer, où la ressource est désormais la plus utile. Baptiser ce signal « inflation », c'est commettre un contresens grave. Une hausse relative — un bien renchérit parce que la demande s'est déplacée — n'a rien de commun avec l'inflation, qui est la montée générale de tous les prix quand la monnaie se dévalue. Confondre les deux n'est pas qu'une faute de vocabulaire : c'est offrir un alibi commode à la vraie inflation, celle de la planche à billets, en la déguisant en fatalité technologique. Le marché n'enfle pas les prix ; il dit la vérité sur la rareté. C'est l'État qui imprime — et qui, lui, ment.

Sources : Al Jazeera (Apple, Microsoft hike prices over surging chip costs), CNN Business (Apple hikes the prices of MacBooks and iPads), CBS News (Apple and Microsoft are raising their prices as chip costs soar), Fortune (Apple blames inflationary effect of AI for price hikes)

2États-Unis : la vraie inflation, elle, ne doit rien aux puces

Pendant qu'on cherchait un coupable du côté des semi-conducteurs, le chiffre tombait. L'indice des prix PCE — la jauge préférée de la Réserve fédérale — a grimpé à 4,1 % sur un an en mai, contre 3,8 % en avril, au plus haut depuis avril 2023 ; le cœur, hors énergie et alimentation, atteint 3,4 %, son sommet depuis octobre 2023, tandis que revenus (+0,7 %) et dépenses (+0,7 %) des ménages dépassent les attentes et que le taux d'épargne tombe à 3 %. De quoi conforter le tournant restrictif de la Fed, qui a maintenu ses taux à 3,50-3,75 % le 17 juin mais dont le « dot plot » voit désormais neuf gouverneurs sur dix-huit pencher pour au moins une hausse d'ici décembre ; Bank of America va plus loin et anticipe une série de relèvements cette année, jugeant la banque centrale « excédée » par une inflation qui refuse de plier.

Quatre virgule un pour cent : voilà l'inflation, la seule, la vraie — et pas la moindre puce mémoire n'y est pour rien. Ce chiffre n'est pas un accident de chaîne d'approvisionnement, c'est la facture, longtemps différée, de quinze années d'argent gratuit qu'un choc énergétique se contente de révéler. L'ironie est cruelle : la presse invente l'« IAflation » pour expliquer le renchérissement d'un ordinateur, quand l'inflation authentique — celle qui ronge tous les prix à la fois, le loyer comme le panier — est l'enfant légitime de la création monétaire. Friedman l'avait résumé en six mots devenus loi d'airain : l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. La sobriété retrouvée de Kevin Warsh est la bonne réponse, mais elle arrive tard et coûtera cher : on ne désimprime pas la monnaie sans douleur, et le taux d'épargne tombé à 3 % dit assez que les ménages, pour tenir le rythme, puisent déjà dans leurs réserves. On a fêté la fausse inflation ; on paiera la vraie.

Sources : CNBC (PCE inflation report, May 2026), CNBC (Fed interest rate decision, June 2026), Fortune (The Fed is fed up with inflation, BofA says)

3BCE : durcir dans la faiblesse, ou l'art de punir le malade

Francfort serre l'étau au plus mauvais moment. Le Conseil des gouverneurs a relevé ses trois taux directeurs d'un quart de point le 11 juin, portant le taux de dépôt à 2,25 %, celui des opérations principales à 2,40 % et le taux de prêt marginal à 2,65 %, avec effet au 17 juin. Une décision prise alors que l'inflation de la zone euro s'est maintenue à 3,2 % en mai, au plus haut depuis septembre 2023, tirée par une flambée énergétique de 10,8 %, la plus forte depuis février 2023 — l'Allemagne faisant exception avec un reflux à 2,7 %. Les projections de l'Eurosystème tablent désormais sur une inflation moyenne de 3,0 % en 2026 et une croissance réduite à 0,8 %.

Relever les taux pour combattre une inflation importée par un baril de pétrole : l'idée a quelque chose d'une saignée prescrite à un anémique. Car la hausse des prix européenne n'est pas, pour l'essentiel, le fruit d'une demande débridée qu'il faudrait brider — elle vient de l'énergie, c'est-à-dire d'un choc d'offre que nul taux directeur ne fera reculer. Aucun quart de point ne rendra un baril moins cher ; il ne fera que renchérir le crédit de l'entreprise qui investit et du ménage qui emprunte, frappant le côté productif de l'économie pour un mal qu'il n'a pas causé. Et le plus cinglant — on le verra à la brève suivante — est que ce choc énergétique est déjà en train de s'éteindre de lui-même, le pétrole s'effondrant à mesure qu'Ormuz rouvre. La BCE combat ainsi, à grand renfort de rigueur, un incendie que le marché éteint sans elle. Reste la vraie question, que Francfort élude : cette dépendance énergétique qui nous rend si vulnérables au moindre soubresaut du Golfe, qui l'a choisie, sinon une Europe qui a fermé ses centrales et banni ses forages au nom d'une vertu qu'elle paie aujourd'hui au prix fort ?

Sources : BCE (Monetary policy decisions, 11 juin 2026), Trading Economics (Euro Area Inflation Rate), BCE (Eurosystem staff macroeconomic projections, juin 2026)

4Pétrole : le marché désinflate Ormuz pendant que les banquiers centraux serrent

La preuve par le baril que les marchés vont plus vite que les comités. Le Brent est tombé vendredi autour de 72 dollars, son plus bas depuis le 27 février, en route pour un recul hebdomadaire de quelque 10 % — le plus marqué en un mois —, à mesure que le trafic s'accélérait dans le détroit d'Ormuz et que les exportations du Golfe persique remontaient vers 75 % de leur niveau d'avant-guerre. L'Arabie saoudite a recommencé à charger ses pétroliers à Ras Tanura, l'Émirat, le Koweït et le Qatar gonflant l'offre malgré la pénurie de navires ; mais la paix reste de papier — la rencontre américano-iranienne de Genève a été reportée et les combats ont rebondi au Liban, rappelant que l'accord n'est pas signé.

Que l'on compare. D'un côté, deux banques centrales qui, gravement, relèvent leurs taux pour « lutter contre l'inflation énergétique » ; de l'autre, le marché qui, sans réunion ni communiqué, fait fondre cette même inflation de 10 % en une semaine. À peine le détroit rouvert, l'appât du gain a fait le reste : chaque producteur s'est rué pour vendre avant le voisin, l'offre a reflué vers les ports, et le prix a plongé. Nul plan, nulle conférence — l'ordre spontané de Hayek, à l'œuvre sous nos yeux, plus prompt à corriger le choc que les institutions chargées de le combattre. La leçon de Montesquieu vaut toujours : le doux commerce, dès qu'on lui rend la mer, ramène l'abondance là où les canons avaient mis la disette. On gardera pourtant la lucidité du week-end : ce reflux suppose le meilleur des scénarios, et le marché, en pariant déjà sur la normalisation, sous-estime peut-être ce que Genève et Beyrouth gardent en réserve. La paix qui fait baisser les prix n'est pas encore conclue ; elle est seulement anticipée — et le marché, qui dit vrai sur la rareté, peut se tromper sur la guerre.

Sources : Trading Economics (Brent Crude Oil), Al Jazeera (Oil prices rise as Lebanon fighting erupts and Hormuz traffic still slow), CNBC (Brent rises after U.S.-Iran peace talks in Geneva are postponed)

5France : 0,5 % de croissance, une confiance qui s'effondre, un déficit qu'on jure de tenir

Le diagnostic de la Banque de France tient en un rabot. L'Institut d'émission ramène la croissance française à 0,5 % pour 2026, soit 0,4 point de moins qu'en mars, et relève l'inflation attendue à 2,5 % — contre 1,7 % prévu il y a trois mois —, tout en notant un effondrement de la confiance des ménages depuis mars qui pèse sur la demande intérieure. Côté finances publiques, la Cour des comptes juge « loin d'être garanti » l'objectif d'un déficit ramené à 5 % du PIB, soit quelque 124 milliards d'euros, pendant que la dette file vers 117,9 % du PIB et que la Fondation IFRAP rappelle qu'un tel déficit reste, en réalité, beaucoup trop élevé.

Un demi-point de croissance, 2,5 % d'inflation, une dette qui frôle 118 % et des ménages qui n'y croient plus : le portrait est celui d'un pays qui s'endort. La confiance ne s'effondre pas par caprice — elle lit la trajectoire, et la trajectoire est limpide : plus de dette, plus d'impôts en embuscade, aucune réforme à l'horizon. Les Français anticipent rationnellement ce que Bercy refuse d'avouer, et resserrent les cordons d'une bourse qu'on leur promet déjà de ponctionner. Le contraste avec la brève précédente est saisissant : là, un marché pétrolier qui se corrige tout seul en une semaine ; ici, un État qui « jure » depuis des années de tenir un déficit qu'il ne tient jamais. Tocqueville l'avait vu venir mieux que nos prévisionnistes : le despotisme doux « ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve » — il n'abat pas la croissance d'un coup, il l'endort, un demi-point après l'autre, jusqu'à ce qu'un peuple s'habitue à ne plus rien attendre que de l'État qui l'assoupit.

Sources : Banque de France (Macroeconomic projections — June 2026), Public Sénat (Budget 2026 : l'objectif de déficit loin d'être garanti), Fondation IFRAP (Budget 2026 : 5,3 % de déficit, c'est trop !)

6Crédit immobilier : la facture du resserrement arrive à la table des ménages

C'est au guichet de la banque que la politique monétaire se fait sentir. En juin, les taux de crédit immobilier s'établissent en moyenne autour de 3,20 % sur quinze ans, 3,37 % sur vingt ans et 3,48 % sur vingt-cinq ans, poursuivant un ajustement progressif à la hausse sous l'effet des tensions géopolitiques et de la pression sur les taux obligataires. Le premier semestre se referme néanmoins sur une production de crédit en hausse de 10 % sur un an, signe d'une reprise fragile mais réelle ; et malgré le relèvement de la BCE, le marché du crédit a connu en juin une stabilité quasi totale, une minorité de banques seulement ayant retouché leurs barèmes — les écarts régionaux restant marqués, de 3,19 % dans les Hauts-de-France à 3,56 % dans les Pays de la Loire sur vingt ans.

Voici le bout de la chaîne, là où l'abstraction des taux directeurs devient une mensualité bien concrète. La BCE relève ses taux (brève 3) pour mater une inflation venue du pétrole (brève 4) qui reflue déjà — et c'est l'acheteur d'un deux-pièces à Roubaix ou à Nantes qui en règle la note, en empruntant un peu plus cher. La centralisation monétaire a cela de pervers qu'elle frappe en aveugle : un comité à Francfort tranche, et l'onde se propage jusqu'à la cuisine d'un primo-accédant qui n'a jamais entendu parler de choc d'offre. Mais notons la lueur, car le libéral ne désespère jamais du marché : si la hausse reste si douce, si les banques bougent si peu, c'est que la concurrence joue — les courtiers comparent, les régions s'affrontent, les écarts de barème offrent à l'emprunteur la marge que l'État, lui, ne lui concède jamais. Là où la liberté subsiste, fût-ce dans les interstices d'un marché administré, elle protège encore le consommateur. C'est peu ; c'est déjà cela.

Sources : CAFPI (Les taux de crédit immobilier en juin 2026), Pretto (Analyse des taux immobiliers, juin 2026), Meilleurtaux (Baromètre des taux)

Le chiffre du jour
4,1 %
La hausse de l'indice des prix PCE américain sur un an en mai — au plus haut depuis avril 2023, et le démenti le plus net qu'on puisse opposer à la mode du moment. Car pendant qu'on s'extasie sur l'« IAflation » et qu'on impute la cherté à une pénurie de puces, la vraie inflation, elle, ne doit rien aux semi-conducteurs : elle est le produit, différé mais inéluctable, de quinze ans de monnaie facile, qu'un choc énergétique n'a fait que révéler. On peut rebaptiser la flambée d'un ordinateur « inflation de l'IA » ; on ne rebaptise pas la débauche monétaire. Friedman l'avait dit en six mots : l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire.
La citation du jour
« L'inflation n'est pas un décret du ciel qui s'abat sur nous, ni une calamité naturelle, ni une maladie qui surviendrait comme la peste. L'inflation est une politique — une politique délibérée. »
— Ludwig Erhard, ministre de l'Économie et père du « miracle » allemand
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