La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
On connaît désormais la facture. Le mémorandum en quatorze points conclu entre Washington et Téhéran prévoit un plan de reconstruction de 300 milliards de dollars pour l'Iran et la levée de « tous les types » de sanctions américaines, le détroit d'Ormuz devant rester ouvert sans péage pendant soixante jours, le temps que Téhéran démine la voie d'eau qu'il avait piégée ; un accord dont les analystes relèvent qu'il offre à Téhéran ses principaux gains tout en laissant le sort du programme nucléaire en suspens. Mais la cérémonie a calé : les pourparlers qui devaient sceller l'accord en Suisse ont été brutalement reportés, le Brent remontant de 0,9 % à 80,57 dollars — en repli de quelque 8,5 % sur la semaine —, et l'Iran annonçait que le passage d'Ormuz exigerait désormais une assurance obligatoire, gratuite pour l'heure mais payante demain, manière de rappeler qui tient le robinet.
Voilà une paix dont on lit enfin le prix, et il est vertigineux. On rend trois cents milliards et la levée totale des sanctions à l'État qui, voici trois mois, minait le détroit par lequel transite un cinquième du pétrole mondial ; on récompense le maître chanteur de la rançon qu'il réclamait. Puis, à peine la menace écartée, voici qu'Ormuz se transforme en guichet : une « assurance obligatoire » aujourd'hui gratuite, c'est-à-dire un péage qui n'attend que son tarif. Bastiat distinguait ce que l'on voit — un baril qui se détend de quelques dollars — et ce que l'on ne voit pas : le précédent posé, la rente instituée, la dépendance reconduite. Car la leçon, pour l'Europe, n'a pas varié d'un iota. On n'achète pas sa sécurité énergétique à un ayatollah ; on la produit chez soi — par le nucléaire qu'on a tant méprisé, le gaz qu'on s'interdit d'extraire, la liberté d'entreprendre qu'on a réglementée jusqu'à l'asphyxie. Une paix qu'il faut payer trois cents milliards n'est pas une paix : c'est un abonnement, et l'abonné, c'est nous.
Sources : NBC News (Trump and Iran reach tentative deal to end war, reopen Hormuz), CNBC (Trump's Iran deal delivers key gains for Tehran), CNBC (Brent rises after U.S.-Iran peace talks in Geneva are postponed)
Derrière le quart de point, une méthode nouvelle. Pour son premier comité, le nouveau président de la Réserve fédérale a maintenu les taux à 3,50-3,75 % mais bouleversé la manière de faire : communiqué raccourci, abandon de la « forward guidance » — ces promesses sur la trajectoire future des taux —, création de cinq groupes de travail chargés de réexaminer la doctrine et les procédures de l'institution, et signal qu'il entend « regarder au travers » des chocs d'offre plutôt que d'y réagir mécaniquement. La Fed a dans le même temps relevé sa prévision d'inflation 2026 à 3,6 % et son cœur à 3,3 %, les marchés intégrant désormais une hausse plutôt qu'une baisse d'ici la fin d'année ; l'emploi, lui, tient bon — 172 000 créations de postes en mai, chômage stable à 4,3 %.
La vraie nouvelle n'est pas le taux : c'est l'humilité retrouvée. Pendant quinze ans, la Fed a cru pouvoir gouverner les marchés par la parole, annonçant ses intentions des trimestres à l'avance comme si l'économie était une mécanique dont elle tiendrait le plan. Renoncer à la « forward guidance », c'est renoncer à cette présomption — admettre qu'on ne pilote pas l'avenir au mot près, qu'une banque centrale réagit aux faits au lieu de les décréter. Hayek nommait cela le problème de la connaissance : nul comité, si savant soit-il, ne dispose de l'information dispersée dans des millions de décisions privées. Un communiqué plus court et moins de promesses valent mieux qu'une logorrhée qui prétend abolir l'incertitude. On se gardera toutefois d'un excès d'enthousiasme : cinq groupes de travail pour « réformer la maison », cela peut aussi annoncer une reprise en main politique. La sobriété de Warsh est une bonne nouvelle tant qu'elle reste de la prudence, et non le prélude à une Fed redessinée pour complaire au prince.
Sources : U.S. Bank (Fed holds rates steady as new Chair Warsh commits to price stability), CNBC (Fed interest rate decision June 2026), Al Jazeera (US Federal Reserve holds rates steady under new chair Warsh)
Un arrêt que tout libéral devrait encadrer. Dans l'affaire Learning Resources c. Trump, tranchée le 20 février par six voix contre trois, la Cour suprême a jugé que la loi sur les pouvoirs économiques d'urgence (IEEPA) n'autorisait pas le président à imposer des droits de douane, le juge en chef Roberts rappelant que le pouvoir de taxer appartient au Congrès, non à l'exécutif. Contourné, le président a aussitôt rebasculé ses tarifs sur l'article 122 du Trade Act de 1974, les portant de 10 à 15 % ; et il vient de relever à 25 % les droits sur l'automobile européenne, accusant l'Union de ne pas respecter l'accord de Turnberry — au risque de coûter aux constructeurs du continent les 500 à 600 millions d'euros mensuels que le pacte était censé leur épargner.
Saluons d'abord la leçon de droit. Un tarif est un impôt ; un impôt requiert le législateur ; la Constitution interdit le caprice du prince. Qu'un président aussi épris de douanes ait été rappelé à l'ordre par ses juges, voilà l'État de droit qui fonctionne — ce contrepoids que l'Europe, trop souvent, abandonne à la Commission. Mais notons aussitôt la ruse : chassé par la porte de l'IEEPA, le protectionnisme rentre par la fenêtre de l'article 122, et les tarifs automobiles grimpent quand même. C'est qu'on ne tue pas si aisément une mauvaise idée parée des oripeaux du patriotisme. Rappelons donc l'évidence que deux siècles d'économie n'ont pas démentie : un droit de douane est une taxe que l'on prélève sur ses propres citoyens. L'ouvrier allemand et l'acheteur américain la paient tous deux ; le premier en emploi, le second en pouvoir d'achat. Le libre-échange n'est pas une faveur faite à l'étranger : c'est le droit, pour chacun, de dépenser son argent où bon lui semble.
Sources : SCOTUSblog (Supreme Court strikes down tariffs), PIIE (What the Supreme Court's tariff ruling changes, and what it doesn't), Euronews (Trump to raise US tariffs on EU cars to 25%)
La deuxième économie du monde affiche la santé et couve la maladie. La croissance chinoise a atteint 5,3 % au premier semestre, portée par des exportations vigoureuses et une relance budgétaire avancée, mais devrait ralentir vers 4,3 % sur l'ensemble de 2026. Surtout, le Parti a érigé la « demande intérieure » en priorité numéro un de l'année, Xi Jinping comptant sur des réformes pour décider les ménages à mobiliser les quelque 22 000 milliards de dollars d'épargne qu'ils gardent par-devers eux — alors que la déflation, installée depuis 2023, menace de s'auto-entretenir en poussant familles et entreprises à différer leurs achats.
On peut décréter un objectif de croissance ; on ne décrète pas la confiance. La déflation chinoise n'est pas un accident : c'est le symptôme d'un modèle qui a comprimé le revenu des ménages pour subventionner l'usine et la pierre, et qui supplie aujourd'hui ces mêmes ménages de consommer. Mais l'épargne des Chinois n'est pas thésaurisée par caprice ; elle l'est par défiance rationnelle envers un régime qui peut changer les règles du jour au lendemain, saisir une fortune ou faire disparaître un entrepreneur. Hayek, encore lui : la consommation n'est pas un levier qu'un comité actionne, c'est la somme de millions de jugements privés sur un avenir incertain. Un Parti qui veut que ses sujets dépensent devrait leur accorder ce qu'il redoute le plus de concéder — la propriété garantie, l'État de droit, la liberté d'entreprendre et d'échouer. Tant qu'à Pékin la sécurité du patrimoine dépendra du bon vouloir du Prince, les vingt-deux mille milliards resteront ce qu'ils sont : non un trésor à libérer, mais un vote de méfiance silencieux.
Sources : Nomura (China Economic Outlook), Asia Society (China's Next Move: Economic Priorities for 2026), Asia Times (China's 2026 stimulus plan isn't exports, it's reform)
Le contre-modèle de Paris fête ses dix-huit mois. L'inflation argentine, qui culminait à 211 %, est retombée à 33 %, et le PIB a crû de 4,4 % en 2025 ; l'inflation mensuelle reste néanmoins scotchée autour de 3 %. Le Fonds monétaire international, qui a accordé à Buenos Aires un programme de 20 milliards de dollars sur quatre ans, salue l'une des stabilisations les plus réussies de mémoire récente ; mais les analystes relèvent que le peso ne flotte toujours pas librement — il évolue dans une bande qui s'élargit au rythme de l'inflation passée —, que les réserves nettes demeurent à peine positives, et que le pays doit honorer plus de 20 milliards de dollars d'échéances cette année.
Là où la France débat encore du manche, Javier Milei a saisi la tronçonneuse — et le résultat est là : déficit effacé, inflation divisée par six, croissance revenue. Que le FMI, qui n'a rien d'un club libertarien, parle de stabilisation « historique » devrait clouer le bec à ceux qui juraient que l'austérité tue. Elle ne tue pas ; elle guérit. Mais la lecture libérale se doit d'être honnête, et la leçon vaut dans les deux sens : l'œuvre à moitié faite reste fragile. Un peso encore tenu dans une bande, c'est un prix que l'État fixe ; des réserves trop minces, c'est une digue basse ; et le prochain choc pourrait défaire la confiance patiemment reconquise. La liberté qui s'arrête à mi-chemin — libérer le budget mais non la monnaie — invite la rechute. Que Milei achève la traversée : un vrai flottement, de vraies réserves, et l'on laissera le peso dire enfin la vérité. Il a prouvé que la rigueur n'est pas la mort ; il lui reste à prouver qu'elle dure.
Sources : Rio Times (Argentina Economy 2026: 4.4% Growth After 211% Inflation), FMI (Argentina and the IMF), PIIE (Argentina's fragile monetary framework risks renewed volatility)
La Banque de France a sorti son rabot. Dans ses projections de juin, l'Institut d'émission ramène la croissance française à 0,5 % pour 2026, soit 0,4 point de moins qu'en mars, l'activité s'étant révélée moins résiliente que prévu au premier trimestre ; l'inflation (indice harmonisé) y est attendue à 2,5 %, tirée par l'énergie. Le tout dans une zone euro qui patine : la BCE a abaissé la croissance de la région à 0,8 % pour 2026 et table sur une inflation de 3,0 %, après une hausse des prix de 3,2 % en mai — un plus haut depuis septembre 2023 — alimentée par une flambée énergétique de 10,8 %, ce qui a conduit Francfort à relever ses taux à 2,25 % le 17 juin.
Un demi-point de croissance. Ce n'est pas la récession ; c'est pire — l'anémie. Une économie trop taxée pour investir, trop administrée pour oser, qui emprunte simplement pour faire du surplace pendant que la banque centrale, contrainte de durcir dans la faiblesse, renchérit la dette même qui la maintient debout. La stagflation n'est pas une fatalité tombée du ciel : c'est un résultat de politiques — une dépendance énergétique choisie, une dépense jamais coupée, un secteur productif saigné pour nourrir le secteur redistributif. Le contraste avec Buenos Aires est cruel : là-bas, une économie qui taillade et repart ; ici, une économie qui discute et s'assoupit. Tocqueville l'avait pressenti mieux que personne : le despotisme doux ne tue pas la croissance d'un coup de massue, il l'étouffe à petit feu, « il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve » — un demi-point après l'autre, jusqu'à ce qu'un peuple s'habitue à ne plus rien attendre que de l'État qui l'endort.
Sources : Banque de France (Macroeconomic projections — June 2026), BCE (Eurosystem staff macroeconomic projections, June 2026), Trading Economics (Euro Area Inflation Rate)