La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Le verdict est tombé jeudi à 7h30, un cran sous les espérances. Le PIB français a rebondi de 0,2 % au deuxième trimestre après la contraction de 0,1 % de l'hiver, porté par un commerce extérieur qui contribue pour +0,6 point — les exportations bondissant de 2,6 % après -3,1 % —, tandis que la consommation des ménages ne progresse que de 0,2 % et celle des administrations publiques de 0,4 %. C'est moins que le +0,3 % qu'anticipait l'INSEE lui-même, mais conforme à la prévision de la Banque de France ; le sursaut des exportations tenant pour bonne part au raffinage et à la chimie, dont les concurrents du Golfe restent entravés par le conflit.
Nous l'écrivions avant le chiffre, le chiffre l'a confirmé : ce rebond est une croissance de substitution, pas une croissance de fond. Décomposons ce +0,2 % : six dixièmes de point offerts par un commerce extérieur dopé au baril de guerre, quatre dixièmes de consommation publique — c'est-à-dire de dépense empruntée —, et en face, une demande privée qui respire à peine et un investissement qui ne dit rien. Autrement dit : retirez la vitre cassée du Golfe et le déficit budgétaire, et la France du deuxième trimestre est à l'arrêt. La leçon de Bastiat s'applique à la lettre — on voit les raffineries françaises tourner à plein, on ne voit pas le pouvoir d'achat que le pétrole cher a détruit ni les commandes que l'incertitude a gelées. Le second semestre, que l'INSEE lui-même annonce à 0,1 % par trimestre, ramènera le pays à son étiage : celui d'une économie dont le potentiel de croissance a été rongé par la dépense publique la plus élevée de l'OCDE et un empilement réglementaire que plus personne n'ose mesurer. Un pays ne s'enrichit durablement ni des malheurs de ses concurrents, ni de ses propres déficits — il s'enrichit de ce qu'on le laisse produire.
Sources : INSEE (Le PIB rebondit au deuxième trimestre 2026, +0,2 % après -0,1 %), Journal du Net (La croissance atteint 0,2 % au deuxième trimestre), Echos Plus (La croissance rebondit de 0,2 %, soutenue par les exportations)
La surprise du jour est venue de Luxembourg. Le PIB de la zone euro a progressé de 0,4 % au deuxième trimestre — 0,5 % dans l'Union —, soit quatre fois le consensus des économistes, et une hausse de 1,0 % sur un an. Le rebond, plus fort que prévu, est attribué aux investissements liés à l'intelligence artificielle et aux dépenses publiques. Détail savoureux : la contraction de 0,2 % du premier trimestre, qui faisait planer le spectre de la récession technique, a été révisée à zéro — la récession que l'on redoutait de confirmer jeudi n'avait, statistiquement, jamais commencé.
Réjouissons-nous du chiffre, mais retenons surtout ses deux enseignements. Le premier est une leçon d'humilité statistique : mercredi encore, la moitié des chroniqueurs économiques du continent disséquait une « récession technique » qui vient de disparaître d'un trait de plume réviseur. Un dixième de point sépare le récit de la panne du récit du rebond, et ce dixième change de signe d'une publication à l'autre — qu'on veuille bien s'en souvenir la prochaine fois qu'un plan de relance sera voté « en urgence » sur la foi d'une estimation flash. Le second enseignement tient à la composition : IA et dépenses publiques, dit Eurostat. La première est une bonne nouvelle sans réserve — du capital privé qui parie, à ses risques, sur la productivité de demain ; la seconde est une avance sur recettes que les contribuables de 2030 rembourseront. La zone euro qui croît par l'investissement technologique est celle qui se soigne ; celle qui croît par le déficit est celle qui se dope. Le chiffre de jeudi mélange les deux flacons — la BCE, qui arbitrera le 10 septembre entre une inflation regonflée et une activité meilleure que prévu, aurait tort d'y voir un blanc-seing : une économie qui surprend à la hausse avec 90 % de dette publique moyenne n'est pas guérie, elle est en rémission assistée.
Sources : Eurostat (GDP up by 0.4% in the euro area), Boursorama (L'économie rebondit plus que prévu au T2 avec l'IA et les dépenses publiques), France Épargne (Zone euro : PIB +0,4 % au T2, quatre fois le consensus)
À 14h30, Washington a rendu sa double copie, et elle est mauvaise dans les deux colonnes. Le PIB américain n'a progressé que de 1,5 % en rythme annualisé au deuxième trimestre — consommation, investissement et exportations en hausse, dépense publique en baisse —, tandis que le déflateur PCE s'est envolé de 5,1 %, et de 3,4 % hors alimentation et énergie. Les économistes attendaient 2,1 % de croissance ; et l'inflation sous-jacente de juin ressort à 3,3 % sur un an — très loin, toujours, de la cible de 2 %.
Moins de croissance que prévu, plus d'inflation que tolérable : la combinaison porte un nom que l'on croyait remisé aux archives des années soixante-dix. Et elle rend un verdict rétrospectif : les trois dissidents de mercredi — Cleveland, Minneapolis, Dallas — n'étaient pas des excentriques, ils étaient en avance de vingt-quatre heures sur les statisticiens. Un déflateur à 5,1 % pendant que la banque centrale maintient ses taux, c'est une politique monétaire qui s'assouplit en termes réels sans l'avouer. La tentation, à Washington comme partout, sera de traiter le symptôme croissance en ignorant le symptôme prix — relancer, subventionner, « soutenir la demande ». C'est très exactement la potion qui a transformé le choc pétrolier de 1973 en décennie perdue, jusqu'à ce que Volcker administre l'amère contre-preuve : on ne guérit pas une stagflation en imprimant, on la guérit en cassant l'inflation d'abord et en libérant l'offre ensuite. La version 2026 du remède ne serait pas différente — des taux qui montent tant que le PCE flambe, et du côté de l'offre, moins de droits de douane « liés au travail forcé » et moins de guerre dans le détroit d'Ormuz. Jackson Hole, fin août, dira si Kevin Warsh a lu le mémo ; le marché, lui, a déjà recommencé à compter les voix de septembre.
Sources : BEA (GDP Advance Estimate, 2nd Quarter 2026), CNBC (US economy slowed to 1.5% growth rate in Q2; June core inflation at 3.3%), InvestingLive (US Q2 advance GDP +1.5% vs +2.1% expected)
Dernier acte jeudi soir, et nouveau jugement de Salomon. Apple a publié le meilleur troisième trimestre fiscal de son histoire — 109,42 milliards de dollars de chiffre d'affaires, en hausse de 16,4 %, dont 54,25 milliards pour un iPhone en progression de 21,7 %, et un bénéfice par action de 2,02 dollars incluant 11 cents de remboursements de droits de douane — et a néanmoins chuté de 6 % en après-Bourse, sanctionné pour des prévisions de revenus jugées décevantes et des contraintes d'approvisionnement qui s'aggravent ; Amazon, à l'inverse, a bondi de 8 %, porté par la résurgence de son cloud AWS et une plus-value massive sur sa participation dans une start-up d'IA.
Ainsi s'achève la plus instructive semaine boursière de l'année : Alphabet et Tesla sanctionnés, Microsoft applaudi, Meta puni, Apple corrigé, Amazon célébré. Six géants, six verdicts distincts, rendus en quatre soirées par des millions d'actionnaires votant avec leur épargne. Qu'on mesure la finesse du tri : Apple n'a pas été puni pour son présent — un trimestre record — mais pour son futur, ces prévisions molles et ces chaînes d'approvisionnement que la guerre commerciale enchevêtre ; Amazon n'a pas été fêté pour sa taille mais pour sa preuve, un cloud qui réaccélère précisément quand le marché doutait que les 725 milliards de capex de l'IA trouvent jamais leurs clients. Et l'on savourera au passage ce détail dans les comptes de Cupertino : 11 cents de bénéfice par action au titre de remboursements de droits de douane — l'entreprise la plus valorisée du monde tenant registre, cent après cent, de ce que la politique commerciale de son propre gouvernement lui a d'abord confisqué. Le marché n'a pas d'idéologie ; il a une mémoire et des exigences. C'est infiniment plus que ce qu'on peut dire des tarifs douaniers qui, eux, redistribuent des milliards sans jamais publier de résultats trimestriels.
Sources : CNBC (Apple Q3 2026 earnings report), NAI 500 (Apple, Amazon Diverge Post-Earnings: 6% Slump vs 8% Rally), AOL Finance (Stocks trending after hours: Apple, Amazon, Intel, and more)
La pesée générale parisienne a rendu ses verdicts. Le CAC 40 a gagné 0,92 % jeudi à 8 485,64 points, dans une séance dominée par les publications : Société Générale au zénith après avoir relevé son objectif de rentabilité à 11 %, annoncé un acompte sur dividende de 0,75 euro et un rachat d'actions de 1,5 milliard ; Schneider Electric bondissant de 10,8 % après des croissances supérieures aux attentes et un objectif d'Ebita 2026 relevé. En face, Sanofi a signé la plus forte baisse de l'indice, -8,95 %, malgré des résultats supérieurs aux attentes et des objectifs relevés — faute d'annonce stratégique majeure —, et Renault a cédé 0,64 % malgré un chiffre d'affaires semestriel en solide progression.
Arrêtons-nous sur le paradoxe Sanofi, car il vaut un cours d'économie financière. Voilà une entreprise qui bat le consensus, relève ses objectifs — et perd 9 % de sa valeur en une séance. Absurdité ? Non : anticipations. Le cours d'hier incorporait déjà les bons résultats d'aujourd'hui ; ce que le marché est venu chercher jeudi, c'était la suite — une stratégie, un pipeline, un cap — et il ne l'a pas trouvée. À l'inverse, Schneider gagne en une séance ce que des indices entiers mettent un an à produire, non pour ses comptes passés mais pour ce qu'ils révèlent : que l'électrification des data centers, ce versant picks and shovels de la ruée vers l'IA, a des années de carnet devant elle. Et la Société Générale, que l'on donnait pour incurable il y a trois ans, démontre qu'en Bourse comme ailleurs il n'y a pas de fatalité, seulement du capital plus ou moins bien employé — 11 % de rentabilité visée et l'argent rendu aux actionnaires quand on n'a rien de mieux à en faire, ce qui est la définition même de la discipline. Trois trajectoires, trois prix, zéro décret : le mécanisme qui a trié tout cela en une séance s'appelle un marché libre, et il reste le plus puissant instrument d'allocation du capital jamais découvert — découvert, non inventé, car personne ne l'a dessiné et c'est précisément pour cela qu'il fonctionne.
Sources : MoneyVox (Grosse séance pour le CAC 40, Société Générale au zénith), BFM Bourse (Tiré par Schneider Electric et L'Oréal, le CAC 40 reprend de l'altitude), Boursorama (Le CAC 40 repart de l'avant, Schneider et Bouygues donnent le tempo)
Le dernier chiffre de la semaine est tombé ce matin à 8h45. Les prix à la consommation ont augmenté de 2,1 % sur un an en juillet, selon l'estimation provisoire de l'INSEE — l'inflation repassant au-dessus de 2 % sous l'effet de l'énergie renchérie par la guerre au Moyen-Orient, des services d'hébergement et de communication, et de produits frais en hausse de 3,8 %. L'indice harmonisé, celui que regarde la BCE, accélère davantage encore : 2,4 % sur un an, après 2,0 % en juin — le chiffre définitif sera publié le 14 août.
Deux dixièmes au-dessus de la barre : on serait tenté de hausser les épaules, et ce serait une erreur. D'abord parce que la direction compte plus que le niveau — 1,8 % en juin, 2,1 % en juillet, 2,4 % en harmonisé : le baril de guerre a mis un mois à traverser la Méditerranée, et il n'a pas fini son voyage dans les prix des transports, des engrais, des plastiques. Ensuite parce que cette inflation-là frappe précisément une économie qui croît de 0,2 % par trimestre — le mélange français n'est qu'une version diluée du cocktail américain du jour. Enfin et surtout parce que l'inflation n'est jamais une fatalité météorologique : c'est un impôt, le plus régressif de tous, qui épargne les patrimoines indexés et ruine les épargnes liquides, celles des modestes. Friedman l'a dit une fois pour toutes — c'est la seule imposition qui se passe de législation. Aucun parlement n'a voté ces 2,1 % ; aucun contribuable ne pourra les contester devant un juge ; et le Trésor, dont la dette dépasse 118 % du PIB, en sera discrètement le premier bénéficiaire, remboursant en euros affaiblis ce qu'il a emprunté en euros pleins. Quand Bercy cherchera cet automne ses 3 milliards d'économies, qu'on se souvienne que l'inflation de l'été en aura prélevé bien davantage — sans débat, sans vote, sans même un communiqué.
Sources : CNEWS (Les prix à la consommation en hausse de 2,1 % sur un an en juillet), MoneyVox (L'inflation dépasse les 2 % en France sur un an en juillet)