La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
Le procès du luxe s'est ouvert lundi soir, et l'accusé s'est plutôt bien défendu. LVMH a publié un chiffre d'affaires semestriel de 38,6 milliards d'euros et un résultat net part du groupe de 5,7 milliards, stable sur un an, avec une marge opérationnelle maintenue à 22,5 %. Surtout, la croissance organique a accéléré au deuxième trimestre : +3 %, et même +4 % hors impact du conflit au Moyen-Orient, après +2 % sur l'ensemble du semestre — portée par un rebond du continent américain et une Asie hors Japon en nette amélioration. Un acompte sur dividende de 5,50 euros sera versé en décembre.
Souvenons-nous de mars : LVMH venait de signer le pire début d'année boursier de son histoire, -28 % en un trimestre, et les nécrologues du luxe français tenaient tribune — trop cher, trop chinois, trop dépendant d'un monde qui se fermait. Quatre mois plus tard, le même marché qui avait infligé la sanction distribue la récompense, et le luxe mène la cote parisienne. Il faut savourer la morale de l'épisode : personne n'a décrété ce redressement. Aucun plan de filière, aucun crédit d'impôt « résilience maroquinerie », aucun comité interministériel du monogramme — des maisons qui ont tenu leurs prix, ajusté leurs stocks, encaissé la guerre et le tarif douanier, et un marché qui a jugé sur pièces, dans les deux sens et sans état d'âme. C'est toute la différence entre la sanction boursière et la subvention publique : la première est réversible par l'effort, la seconde est irréversible par la clientèle. Le luxe français reste le démenti ambulant de tous nos dirigismes — premier contributeur de la balance commerciale, première capitalisation d'Europe des années durant, et pas une ligne dans un plan quinquennal. On attend ce soir Kering, l'autre convalescent, pour savoir si l'embellie est un secteur ou une exception.
Sources : BFM Bourse (LVMH réalise un résultat net de 5,7 milliards d'euros au 1er semestre), Yahoo Finance (LVMH : accélération de la croissance au 2ème trimestre), XTB (Résultats LVMH : accélération des ventes et rebond américain)
Le comité de politique monétaire américain se réunit à partir d'aujourd'hui, verdict demain mercredi à 14 heures, heure de Washington — 20 heures à Paris —, suivi de la conférence de presse de Kevin Warsh. Les économistes sondés par FactSet attendent un maintien des taux entre 3,50 % et 3,75 %, cinquième statu quo consécutif, mais le consensus n'a rien d'écrasant : selon l'outil FedWatch du CME, 62 % des opérateurs parient sur le statu quo — et 38 % sur une hausse à 3,75-4,00 %. Cinq années d'inflation au-dessus de la cible nourrissent les faucons ; les chiffres d'inflation de juin, en décrue, arment les colombes — et Warsh, qui a déclaré au Congrès n'avoir « aucune tolérance pour une inflation durablement élevée », ne publiera même pas de projections économiques pour trancher le débat à leur place.
Une réunion de banque centrale dont on ignore l'issue : voilà qui n'était pas arrivé depuis des années, et il faut y voir un progrès plutôt qu'une inquiétude. Du temps de la forward guidance, le suspense était aboli par construction — la Fed annonçait sa trajectoire, le marché la récitait, et le jour J n'était qu'une cérémonie de confirmation. Le résultat de cette pédagogie monétaire fut cinq années d'inflation hors cible : à force de promettre le chemin, on s'interdisait d'en changer. Warsh a rompu le charme en cessant de promettre, et le marché, sevré d'oracle, refait laborieusement son métier — évaluer, pondérer, parier. Les 62-38 d'aujourd'hui ne sont pas un dysfonctionnement, ils sont le prix honnête de l'incertitude réelle : un baril de guerre à 88 dollars, des tarifs douaniers ressuscités sous un autre nom, une inflation à 4,2 % mais des indices de juin qui mollissent. Qu'une banque centrale avoue ne pas savoir, c'est encore la moins mauvaise des politiques monétaires — celle qui laisse aux prix le soin de dire ce que les communiqués prétendaient savoir d'avance. Réponse demain soir ; la vraie bataille, celle de septembre, commencera vingt minutes plus tard, en conférence de presse.
Sources : CBS News (Will the Federal Reserve raise interest rates?), CME Group (FOMC Meeting July 28-29: What to Know), TheStreet (Inflation sparks Fed interest-rate debate), Kiplinger (July Fed Meeting: Live Updates)
La décrue s'est muée en débâcle — pour les positions longues, s'entend. Le Brent pour livraison en septembre a chuté de 8,7 % lundi pour clôturer à 88,36 dollars le baril, repassant sous les 90 dollars, après que l'Iran a confirmé qu'il suspendrait ses attaques aussi longtemps que la pause américaine tiendrait. La pause entre dans sa troisième journée, et le baril, qui s'était envolé de près de 40 % au plus fort du mois quand les perturbations s'étendaient d'Ormuz à la mer Rouge, rend maintenant sa prime de guerre à grande vitesse — les espoirs de médiation, relayés notamment par le Pakistan avec l'appui de la Chine, ayant rouvert la voie diplomatique.
Poursuivons l'arithmétique entamée hier, car elle vaut tous les traités de géopolitique. Deux jours de pause avaient rendu cinq dollars par baril ; le troisième en a rendu huit d'un coup. À cent millions de barils consommés chaque jour dans le monde, la détente de lundi restitue environ 800 millions de dollars quotidiens aux consommateurs de la planète — automobilistes, transporteurs, chimistes, agriculteurs — sans qu'aucun parlement n'ait voté quoi que ce soit. La prime de guerre est un impôt, le plus régressif de tous : il frappe le plein d'essence du salarié modeste bien plus durement que le portefeuille du rentier. Et son abrogation ne demande ni loi de finances ni commission mixte paritaire — elle demande que les canons se taisent. On notera, pour la postérité, que les mêmes gouvernements qui juraient début juillet que la flambée était l'œuvre des « spéculateurs » observent aujourd'hui en silence ces mêmes spéculateurs organiser la baisse la plus rapide de l'année. Le spéculateur n'a pas changé de métier : il cote le risque. C'est le risque qui a changé — et le prix, fidèle messager, n'a fait que porter la nouvelle.
Sources : CNBC (Oil prices slide, Brent below $90 as pause to U.S.-Iran hostilities appears to hold), Trading Economics (Brent crude oil — Price and News), Trading Economics (Brent Trims Gains on Ceasefire Hopes)
Le rendez-vous annoncé hier matin a tenu ses promesses. L'indice Ifo du climat des affaires allemand est monté à 86,6 points en juillet, troisième progression mensuelle consécutive, au-dessus des 86,0 attendus par le consensus. Le détail est instructif : les anticipations bondissent à 86,7 contre 84,3 en juin, tandis que le jugement sur la situation courante s'effrite légèrement, de 87,0 à 86,5 — l'industrie manufacturière se redressant nettement (-9,6 après -12,5), avec une demande qui se raffermit et des contraintes d'approvisionnement qui se desserrent.
Une reprise tirée par les anticipations plutôt que par le présent : les esprits chagrins y verront de la fragilité, nous y voyons le mécanisme même de l'investissement. Personne n'embauche ni ne commande une machine pour le trimestre en cours — on le fait pour celui qu'on espère. Que six mille chefs d'entreprise allemands, au beau milieu d'une guerre du Golfe, d'un baril à 90 dollars et de tarifs américains rebaptisés mais non abolis, relèvent leurs attentes pour la troisième fois d'affilée, voilà une information qu'aucun ministère ne saurait produire ni décréter. Elle dit que l'ajustement par les prix — brutal, silencieux, sans plan de résilience — a fait son œuvre : les carnets de commandes se regarnissent là où les coûts ont été absorbés, les chaînes d'approvisionnement réorganisées, les marchés perdus remplacés. L'Allemagne n'a pas anesthésié le choc, elle l'a métabolisé ; la France, qui a préféré le bouclier au thermomètre, attend jeudi son PIB à 0,2 % en se demandant pourquoi rien ne repart. La réponse tient dans le paradoxe de l'Ifo : c'est en laissant le présent faire mal qu'on rend l'avenir désirable.
Sources : Trading Economics (German Business Sentiment Improves for Third Month), Global Banking and Finance (German Business Sentiment Rises Above Forecast in July), Institut Ifo (Business Climate Index for Germany, July 2026)
Le deuxième acte de la saison des géants approche. Microsoft et Meta publient mercredi soir, Apple et Amazon jeudi — le consensus attend 87,6 milliards de dollars de revenus pour Microsoft, 60,2 milliards pour Meta, dont le capex sur douze mois glissants approcherait 135 milliards, en hausse de 79 %. L'enjeu dépasse les comptes trimestriels : Google, Amazon, Microsoft et Meta prévoient ensemble 725 milliards de dollars d'investissements en 2026, 77 % de plus qu'en 2025, et le marché est entré en révolte ouverte contre cette course : Alphabet en a fait les frais mercredi dernier, sanctionné de plus de 7 % pour avoir relevé son capex vers 205 milliards et affiché son premier cash-flow libre négatif depuis son introduction en Bourse de 2004.
On mesure mal la beauté institutionnelle du spectacle qui s'annonce. Quatre entreprises s'apprêtent à engager en une seule année l'équivalent du PIB de la Suisse dans une infrastructure dont la rentabilité reste à démontrer — et elles doivent, tous les quatre-vingt-dix jours, venir en justifier chaque milliard devant des actionnaires qui ont désormais la sanction facile. Voilà le « court-termisme » tant décrié des marchés : une discipline trimestrielle appliquée aux plus grands paris industriels de l'histoire. Comparons avec la méthode concurrente : quand un État engage des dizaines de milliards dans un plan quelconque — hydrogène, batteries, « France 2030 » —, qui vient, chaque trimestre, mesurer le cash-flow libre du contribuable ? La Cour des comptes constate, dix ans après, dans l'indifférence budgétaire générale. Si la course à l'IA est une bulle, elle sera dégonflée par ceux-là mêmes qui la financent, à leurs frais et en temps réel — Alphabet a déjà reçu la première facture. Si elle n'en est pas une, les sceptiques auront tort à leurs frais aussi. Dans les deux cas, pas un centime de deniers publics : on a connu pire gouvernance pour 725 milliards.
Sources : Fortune (Big Tech earnings slam into a market in revolt over AI spending), Yahoo Finance (Big Tech's shocking AI capex), Benzinga (What to Expect From Meta, Microsoft, Amazon, Apple Earnings), TradingKey (The Week Ahead: Fed and Big Tech Earnings)
Journée la plus dense de la saison des résultats à Paris. Safran a ouvert le bal à 7 heures, Air Liquide a suivi à 8 heures, Orange avant Bourse, EssilorLuxottica et bioMérieux dans la journée, Kering après la clôture — les semestriels s'enchaînant sur fond de rebond du luxe. Côté statistiques, l'INSEE publiait ce matin la confiance des ménages de juillet, après un mois de juin en hausse de deux points à 84 — toujours loin de la moyenne de longue période de 100 —, accompagnée de son nouvel indicateur de climat de l'épargne, qui campait à 119. Suivront cette semaine le PIB du deuxième trimestre jeudi et l'inflation de juillet vendredi.
Arrêtons-nous sur le plus éloquent de ces chiffres : 119. L'indicateur d'épargne des ménages plane à dix-neuf points au-dessus de sa moyenne historique, pendant que la confiance végète à seize points au-dessous de la sienne. Traduction : les Français n'ont pas confiance, donc ils thésaurisent — et ils ont, hélas, d'excellentes raisons. Quand Bercy cherche 3 milliards d'économies « supplémentaires », promet un « budget de sauvegarde républicaine » et laisse ses quatre économistes chiffrer à 126 milliards l'effort d'ici 2032, le ménage médian fait un calcul que les modèles appellent ricardien et que le bon sens appelle prévoyance : l'impôt de demain se lit dans le déficit d'aujourd'hui, mieux vaut garnir le bas de laine avant qu'on ne vienne le recenser. L'épargne de précaution des Français n'est pas une anomalie comportementale à corriger par quelque « fléchage » vers l'économie productive — c'est un vote, le plus massif et le plus quotidien qui soit, sur la crédibilité budgétaire de l'État. Pendant ce temps, la France qui produit publie ses comptes vérifiés, ligne à ligne, de Safran à Kering, comme chaque trimestre. Un pays où les entreprises rendent des comptes plus souvent que l'État n'en tient : tout notre problème fiscal est dans cette asymétrie.
Sources : Bourse Direct (Agenda des résultats de sociétés du 28 juillet 2026), INSEE (La confiance des ménages et le climat de l'épargne), TradingView/AFP (Agenda économique France du 28 juillet au 4 août)