La Lettre Libérale — Économie, liberté, lucidité
L'escalade s'est poursuivie mercredi, la détente s'est esquissée jeudi. L'armée américaine a confirmé avoir frappé 90 cibles militaires en Iran — défenses antiaériennes, surveillance côtière, dépôts de missiles et de drones sur la côte sud — pour dégrader la capacité de Téhéran à menacer le trafic commercial dans le détroit d'Ormuz ; les Gardiens de la révolution ont riposté par 85 frappes de drones et de missiles contre des bases américaines au Koweït, à Bahreïn et au Qatar, pendant que Washington réimposait ses sanctions sur le pétrole iranien. Et pourtant : le Brent a reflué jeudi de 2,2 %, à 76,30 dollars, les marchés créditant les médiations en cours d'une chance d'éviter le retour à la guerre ouverte — les analystes voyant le baril osciller entre 75 et 85 dollars le mois prochain.
Quatre-vingt-dix cibles frappées, un détroit stratégique sous tension, des sanctions rétablies — et un baril qui baisse. Voilà qui devrait faire réfléchir ceux qui croient que le prix du pétrole se lit dans les communiqués d'état-major. Le marché ne cote pas le bruit des armes : il cote la probabilité que les tankers passent, et cette probabilité, jeudi, remontait. Des milliers d'opérateurs — affréteurs, assureurs, raffineurs, spéculateurs honnis et pourtant indispensables — agrègent en continu plus d'information que n'en réunira jamais un conseil de sécurité. On notera aussi ce que le calme relatif du baril doit à l'abondance : schiste américain, barils de l'OPEP+ rouverts en août, brut guyanais. La meilleure politique de sécurité énergétique n'a jamais été la diplomatie des pétromonarchies ; c'est l'offre. Un monde qui fore dort mieux qu'un monde qui négocie.
Sources : La Libre (Les États-Unis frappent 90 cibles en Iran, Téhéran revendique des attaques contre des bases américaines — 9 juillet 2026), Radio-Canada (Les États-Unis frappent à nouveau l'Iran, qui riposte dans le Golfe), CNBC (Oil prices fall 2% as mediators try to prevent U.S. and Iran from returning to war — 9 juillet 2026)
Les marchés ont retrouvé leurs esprits jeudi. Le Nasdaq a gagné 1,30 % à 26 206 points, le S&P 500 0,81 % à 7 543 et le Dow 0,27 % à 52 487, portés par un bond des semi-conducteurs et la détente du pétrole : l'ETF sectoriel SMH a pris 2,5 %, Micron 4,5 % et Sandisk 7,6 %, deux jours après la purge déclenchée par Samsung et la rumeur DeepSeek. À Paris, le CAC 40 a repris 0,90 % à 8 326,62 points, soutenu par les composants électroniques et l'accalmie pétrolière, effaçant une partie de la chute de mercredi liée à la reprise des hostilités entre Washington et Téhéran.
Une guerre au Moyen-Orient, et les indices remontent dès le surlendemain : indécence des marchés, diront les âmes sensibles. Lucidité, plutôt. La bourse ne célèbre pas les bombes ; elle constate que l'économie mondiale a appris à vivre avec un Ormuz turbulent, que les chaînes d'approvisionnement se reconfigurent plus vite qu'en 1973, et que la valeur d'un fabricant de mémoire ne dépend pas d'une vedette rapide des Gardiens de la révolution. Il y a cinquante ans, un choc pétrolier mettait l'Occident à genoux pour une décennie ; aujourd'hui, il vaut une séance de baisse et un rebond. Ce n'est pas que le monde soit devenu plus sûr — c'est que les économies de marché, denses en capital, en stocks et en alternatives, encaissent les chocs que les économies administrées transforment en pénuries. La résilience ne se planifie pas : elle s'accumule, transaction après transaction.
Sources : CNBC (Stock market news for July 9, 2026), Yahoo Finance (Dow, S&P 500, Nasdaq rise as chip stocks rebound, oil prices fall), Boursorama (La Bourse de Paris termine en léger rebond — 9 juillet 2026)
L'événement financier de l'été a désormais un prix. Le coréen SK Hynix, premier bénéficiaire mondial du boom de la mémoire pour l'IA, a fixé à 149 dollars le prix de ses certificats de dépôt américains, en vue de lever environ 28 milliards de dollars sur le Nasdaq — la plus grande cotation étrangère de l'histoire, sous le sigle SKHY. La demande a atteint sept fois l'offre, et le produit de l'opération financera de nouvelles usines en Corée du Sud et des équipements de pointe, dont un scanner à ultraviolets extrêmes du néerlandais ASML.
Mesurons l'ordre de grandeur : en une opération, une entreprise privée coréenne lève sur un marché libre l'équivalent de la moitié de France 2030 — ce plan décennal que notre État présente comme un effort historique — et l'investit sans un comité interministériel, sans un appel à manifestation d'intérêt, sans un euro du contribuable. L'épargne mondiale a jugé, en sept fois sursouscrit, que la mémoire à haute bande passante valait le risque ; aucun commissariat au Plan n'aurait su le décider, et surtout pas à cette vitesse. On remarquera aussi où cette épargne s'est donné rendez-vous : à New York, pas à Paris ni à Francfort — l'Europe, qui légifère sur l'IA plus vite qu'elle ne la finance, regarde passer les capitaux comme elle regarde passer les usines. Le capitalisme n'est pas un slogan : c'est très exactement ceci — du capital, librement alloué, vers ceux qui produisent ce que le monde demande.
Sources : Yahoo Finance (SK Hynix to price US IPO at $149 per depository share), PYMNTS (SK Hynix Courts US AI Investors With $29 Billion IPO), Reuters via Yahoo (South Korea's SK Hynix launching $28 billion US listing to ride global AI wave)
L'INSEE publie ce matin ses résultats définitifs pour juin. Selon l'estimation provisoire, les prix à la consommation ont augmenté de 1,8 % sur un an, après 2,4 % en mai — le plus bas depuis mars —, grâce au fort ralentissement des prix de l'énergie, les produits pétroliers restant toutefois en hausse de 11,2 % sur un an, après 16,6 % en mai. Les services et l'alimentation ralentissent aussi, et la baisse des prix des produits manufacturés s'accentue ; l'indice harmonisé, celui que regarde Francfort, revient à 2,0 % après 2,8 %.
On entendra dès ce matin que « l'inflation est vaincue ». Prudence : la désinflation de juin est d'abord un effet de base pétrolier — le contrecoup mécanique d'une envolée passée —, et l'énergie garde 11 % de hausse annuelle dans les tuyaux, à la merci du prochain incident dans Ormuz. Le sous-jacent, lui, décélère plus lentement : les services, où se loge l'inertie des salaires et des loyers, ne désarment qu'à regret. Surtout, ne confondons pas le thermomètre et le traitement : si les prix ralentissent, ce n'est ni grâce au « panier anti-inflation », ni aux chèques, ni aux tables rondes de Bercy — c'est parce que l'offre mondiale de brut est abondante et que la monnaie, des deux côtés de l'Atlantique, a cessé d'être gratuite. L'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, disait Friedman ; la désinflation aussi. Les gouvernements qui s'en attribuent le mérite ressemblent au coq de Chantecler : ils chantent, et croient faire lever le soleil.
Sources : INSEE (En juin 2026, les prix à la consommation augmenteraient de 1,8 % sur un an — Informations rapides n°162), France Épargne (Inflation : repli à 1,8 % en juin, au plus bas depuis mars grâce au pétrole), L'Écho (Inflation : la France revient à 1,8 % en juin)
Le gouvernement a présenté jeudi son « plan d'urgence engrais ». Face à l'envolée des prix des fertilisants depuis la guerre au Moyen-Orient — le détroit d'Ormuz voit transiter environ 30 % des engrais mondiaux —, 145 millions d'euros d'aides sont débloqués : 50 euros par tonne d'engrais azotés simples, portés à 70 euros pour les exploitations où l'engrais pèse plus de 10 % des charges, pour les achats effectués entre juin et septembre. S'y ajoute une « stratégie souveraineté » : un programme de deux milliards d'euros d'investissements sur dix ans, dont 620 millions de subventions publiques, pour accroître de 20 % la production nationale d'engrais d'ici 2032.
Que la flambée des engrais étrangle les trésoreries agricoles, nul ne le conteste. Mais examinons la mécanique : l'azote, c'est du gaz naturel transformé — et si l'ammoniac européen est hors de prix, c'est d'abord parce que l'Europe a choisi de renchérir son énergie par la taxe, le quota carbone et l'interdiction d'explorer son propre sous-sol. L'État français subventionne donc, à 50 euros la tonne, les conséquences d'une rareté que sa politique énergétique aggrave — puis promet 620 millions au contribuable pour « produire souverain » ce qui ne l'est plus faute de gaz compétitif. C'est le mouvement perpétuel fiscal : on crée le problème par la norme, on le soulage par la subvention, on finance la subvention par l'impôt qui affaiblit ceux qu'on prétend sauver. Une politique de l'engrais digne de ce nom tiendrait en trois lignes : de l'énergie abondante, des importations libres, et un fisc qui laisse les marges aux exploitants plutôt que de les leur restituer en chèques. Le reste est de l'agronomie administrative.
Sources : Ministère de l'Agriculture (Le gouvernement annonce un plan d'urgence engrais et une stratégie durable pour notre souveraineté en engrais), France 24 / AFP (Engrais : aides d'urgence et stratégie pour « sortir de la dépendance » — 9 juillet 2026), Boursorama (Engrais : aides d'urgence et stratégie pour « sortir de la dépendance »)
Bercy a discrètement replié son étal. La taxe française de 2 euros par article sur les petits colis extra-européens de moins de 150 euros, en vigueur depuis le 1er mars, est suspendue depuis le 1er juillet, officiellement pour éviter le cumul avec le nouveau droit de douane forfaitaire européen de 3 euros entré en vigueur le même jour. Le bilan de quatre mois d'expérience mérite le détour : environ 90 % des volumes ont été détournés — Shein, Temu et AliExpress faisant atterrir leurs colis chez nos voisins européens avant de finir la route par camion —, et la recette a plafonné à 2,3 millions d'euros par mois, quand le budget 2026 en attendait 400 millions sur l'année.
Il faut garder ce chiffre encadré au-dessus de chaque bureau de la commission des finances : 400 millions inscrits, 27 millions en rythme annuel — quinze fois moins. L'assiette fiscale n'est pas un gibier immobile ; c'est un vol d'étourneaux, qui se reforme un kilomètre plus loin dès qu'on tire. Les plateformes n'ont pas fraudé : elles ont lu la carte de l'union douanière, déplacé un aéroport d'arrivée, et laissé le percepteur français taxer le vide. Voilà la courbe de Laffer dans sa version logistique, démontrée en quatre mois aux frais du contribuable — auquel on ne rendra évidemment pas les 400 millions déjà « budgétés », c'est-à-dire déjà dépensés. Et qu'on ne se réjouisse pas trop vite de la suspension : la taxe nationale de 2 euros ne s'efface que devant une taxe européenne de 3 euros, mieux verrouillée. L'État ne renonce jamais à un impôt ; il le fait seulement monter en gamme.
Sources : LégiFiscal (Taxe sur les petits colis : la France suspend son prélèvement de 2 € au profit du nouveau droit de douane européen), Journal du Net (Suspension de la taxe de 2 euros sur les petits colis instaurée en mars), Contrepoints (La France remballe sa taxe sur les petits colis)